Cinquante ans de vide…

Le 13 mars, Nesrine Boussaada (Technologue ISET Ksar Hellal)

” Cinquante ans de vide ” est une expression qui commence à prendre place dans le paysage politique. Cette expression a été déclinée, sous différentes formes, de la part de plusieurs représentants du gouvernement, pour critiquer la Tunisie pré révolutionnaire. Dernièrement, Moncef Marzouki, chef de l’Etat, en s’adressant aux citoyens de Makther, leurs a déclaré: ” après cinquante ans dans l’oubli, à présent vous êtes considérés comme des citoyens tunisiens… “. De même, Rafik Abdessalem, ministre des Affaires étrangères, dans son intervention au cours des séances plénières de l’Assemblée constituante, s’est permis de dire que ” ce gouvernement représente la plus forte gouvernance qu’ait connu la Tunisie depuis son indépendance “. Et encore, Abderraouf Ayadi, membre de la constituante, interviewé lors d’une émission télévisée, s’est montré un virulent attaquant de Bourguiba, critiquant ses capacités politiciennes et banalisant ses actions pour le pays… Ces formulations sont différentes mais propagent une même idée, bien familière à notre pensée: avant nous tout est mauvais mais avec nous commencera le bon. Bien que ces propos aient été avancés, auparavant par certains partis politiques, campagne électorale oblige, les choses deviennent plus préoccupantes, s’agissant de déclarations des représentants légitimes, d’un Etat post-révolutionnaire, supposés être revêtus d’une aura dépassant tout clivage politique.

Cette expression de ” cinquante ans de vide ” renvoie à une culture bien enracinée en bon nombre d’entre nous. Tout responsable, nommé, élu ou promu à une nouvelle fonction, sitôt installé, cherche à forger une légitimité en discréditant, à tort ou à raison, ses prédécesseurs. Comme si, il est plus facile de chercher une légitimité dans les défaillances d’autrui que dans ses propres efforts personnels! L’exemple le plus frappant est celui de Ben Ali, sauveur du peuple et de son fameux ” changement “, un slogan bien connu qui a voulu véhiculer l’idée de passage d’une situation médiocre à une situation  meilleure dés le départ. Employer cette même approche, par le premier gouvernement légitime post-révolutionnaire, est chose impardonnable. Bien des Tunisiens savent détecter les bonnes actions entreprises dans le passé par les gouvernements des mauvaises, et les placer dans leurs cadres. La sucrerie de Béja, l’usine de pâte à papier de Kasserine, l’usine d’acide phosphorique de Gabès, sont bien des projets initiés par les gouvernements de Bourguiba, dans les zones intérieures, n’ayant pas, hélas, produit un effet d’entraînement chez les investisseurs privés. Dans le même ordre d’idée, la décentralisation des universités était un projet piloté par les gouvernements de Ben Ali…

 

Bien évidemment, la disparité nord-sud est un défi de taille rencontré par tous les pays, des plus riches au plus pauvres, et la Tunisie n’y a pas échappé. Loin de palier ou rationaliser les défaillances des gouvernements précédents, nous voulons porter un regard juste sur certains efforts qu’ils ont consentis. Ainsi, en voulant être objectif et transmettre une lecture véridique de l’histoire, il faut voir à la fois la moitié vide et la moitié pleine du verre… L’objectivité renforce la crédibilité de tout homme politique. Une crédibilité dont le Tunisien est en demande et qui lui permettrait de retrouver la confiance dans les hommes politiques.

Enfin, les propos des hauts responsables politiques doivent bercer le peuple tunisien dans sa réconciliation avec son histoire. Une histoire qui a fait émerger de nombreuses divisions, telles que Bourguibistes et Rcdistes, ou encore  zones littorales contre zones intérieures. ” Cinquante ans de vide ” est loin d’être un vecteur de réconciliation mais davantage de divisions sur des bases d’appartenances politiques ou régionales. Incontestablement, ce nouveau gouvernement porte sur le dos un lourd fardeau: instaurer un nouveau paysage politique sain, avec de nouvelles pratiques démocratiques. Il doit avoir un rôle de fédérateur, de mobilisateur. Il doit insuffler l’espoir de nouveauté au peuple tunisien et couper les ponts avec cette culture qui conduit à une hostilité envers le gouvernement et une division du peuple plutôt qu’à sa mobilisation. Il doit donner l’exemple et amener chacun à remettre en cause cette culture destructrice.

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