« Les Tunisiens attendent de la France un partenariat d’égal à égal »

Le 2 mars, par J.S.

L’Economiste Maghrébin: Cela fait maintenant un an que vous avez pris vos fonctions d’Ambassadeur en Tunisie, comment avez-vous vécu cette année?

Boris Boillon: Cette première année à Tunis est passée très vite, sans moment de répit. J’ai le sentiment de vivre en Tunisie une période exceptionnelle, où un peuple ami écrit une page déterminante de son Histoire. Le président de la République m’a confié la mission de donner une nouvelle impulsion à l’action de la France, de l’adapter aux nouvelles réalités nées de la révolution tunisienne. Avec toutes les équipes de l’Ambassade et de l’Institut français de Tunisie, dont je tiens à saluer le dynamisme et le professionnalisme, nous avons intensifié nos contacts avec la société civile, établi un dialogue de confiance avec tous les acteurs politiques et travaillé avec le gouvernement de transition, puis avec les autorités issues des élections d’octobre 2011. L’année a également été intense sur le plan bilatéral: un record de 14 visites ministérielles françaises en 2011, qui témoignent de l’engagement des autorités françaises au côté de la nouvelle Tunisie.

Vous parlez de record. Pourquoi ce record? Les propos de Michèle Alliot-Marie y étaient-ils pour quelque chose?

Je parle de record, parce que c’est le signe de la vitalité de notre relation. Si de nombreux ministres se sont déplacés, dans les deux sens d’ailleurs, c’est parce que la Tunisie vit une étape essentielle de son histoire et que le monde entier souhaite le succès de sa transition démocratique. Ces ministres sont venus pour construire quelque chose, en regardant vers l’avenir.

Peu après votre arrivée, vous avez eu une altercation avec des journalistes. Depuis, on a l’impression que vous vous êtes fait discret. La seule apparition médiatique que j’ai trouvée est celle de Tunivisions qui vous présente comme le James Bond de la diplomatie. Pourquoi cette discrétion ? Vous identifiez-vous à James Bond?

Je n’ai pas vocation à faire des shows médiatiques mais à présenter la politique de la France et les actions concrètes de l’Ambassade. C’est ainsi que, en 2011, j’ai accordé plus de 50 entretiens à des médias tunisiens, en particulier lors de déplacements sur le terrain. J’ai aussi rencontré en  » off  » de très nombreux journalistes tunisiens et étrangers, pour évoquer la relation bilatérale.

L’entretien que le magazine Tunivisions a publié en septembre 2011 m’a permis de présenter l’action de l’Ambassade et de toucher un public jeune qui ne lit pas forcément la presse traditionnelle. Je regrette que certains aient préféré s’arrêter sur la forme. C’est, bien sûr, la rédaction du magazine qui a choisi de me comparer à James Bond. Personnellement, je ne m’identifie pas à un personnage de fiction. La diplomatie est un métier de terrain, en prise avec la réalité.

En arrivant en Tunisie, vous aviez déclaré que votre priorité était « d’écouter, d’entendre les Tunisiens ». Qu’avez-vous entendu? Quelles sont les attentes du peuple tunisien vis-à-vis de la France?

Je crois que les Tunisiens attendent que notre relation bilatérale ne se cantonne pas aux seules rencontres officielles, indispensables par ailleurs. C’est pourquoi, cette ambassade a multiplié les déplacements de terrain, ainsi que les rencontres à tous les niveaux, au contact de la société tunisienne dans toute sa diversité, sans exclusivité. En mai 2011, nous avons ainsi organisé à Tunis le premier Forum tuniso-français de la société civile. Plus de 500 participants ont eu l’occasion de partager leurs expériences et de monter des projets concrets, autour des thèmes de la citoyenneté, des droits et de la santé des femmes, de l’environnement et du microcrédit. Cela a notamment abouti à la mise en place du BAC, le  » Bureau associations conseil « , animé par de jeunes experts, qui apportent un soutien technique à toutes les associations naissantes, ou souhaitant se développer.

Je pense que les Tunisiens attendent également de la France un partenariat d’égal à égal, sur la base de valeurs communes, dans la confiance réciproque, le respect de l’indépendance et de l’identité de chacun. C’est un projet qui correspond pleinement à notre vision de la relation avec la Tunisie, dont nous admirons les accomplissements, la révolution et la transition démocratique.

A quelles valeurs faites-vous référence?

 

Je parle des valeurs de démocratie, du respect des droits humains et
des libertés fondamentales. Je parle de tout ce qui fait qu’on vit dans
un pays où on se sent en liberté.

Pourtant, la France a été accusée d’entretenir de bonnes relations avec Ben Ali…

Nous entretenions, comme tous les pays au monde, des relations avec le gouvernement tunisien, mais celles-ci étaient, dans l’ensemble, distantes et froides. Du temps de Ben Ali, il y avait plein de choses qu’on ne pouvait pas
dire ou faire, telles la coopération avec la société civile ou en matière d’Etat de droit. Au niveau des chefs d’Etat, il y avait très peu de contacts.

 

Durant cette première année, vous avez rencontré plusieurs partis politiques et des membres de la société civile. Quel était le but de ces échanges? Qu’en est-il ressorti?

Le dialogue, avec les partis politiques et les représentants de la société civile, constitue une composante essentielle du travail d’une Ambassade. Seuls des contacts directs permettent de comprendre les réalités d’un pays, d’écouter mais aussi de mieux faire connaître les positions de la France. Nous dialoguons avec tous les partis politiques qui respectent le jeu démocratique, mais nous n’en soutenons aucun, en vertu de notre principe constant de non ingérence dans les affaires intérieures. Quant à la société civile, je suis impressionné par son dynamisme et son bouillonnement. Elle doit jouer un rôle fondamental dans l’enracinement de la démocratie et dans la défense des valeurs de l’Etat de droit.

Le président Moncef Marzouki a déclaré que « la colonisation était finie ». Comment la France peut-elle changer son image?

La France partage aussi cette position, depuis plus d’un demi-siècle. Je ne crois d’ailleurs pas que notre image auprès du peuple tunisien se réduise à l’époque du protectorat. Je suis au contraire frappé de constater, lors de chacun de mes déplacements, l’attitude bienveillante et confiante d’une immense majorité de citoyens tunisiens, pour lesquels la France est à la fois proche et attractive. Je ne prétends évidemment pas que notre image soit parfaite. Il y a de fortes attentes vis-à-vis de notre pays et nous sommes déterminés à renforcer notre place de premier partenaire de la Tunisie dans tous les domaines.

De quelles attentes parlez-vous ?

Je pense par exemple à la circulation des personnes. Près de 600.000 Tunisiens vivent en France et environ 30.000 Français sont en Tunisie. Nous délivrons près de 100.000 visas par an. Nous essayons de multiplier les visas de circulation. Le Consulat, qui doit gérer, souvent dans l’urgence, jusqu’à 600 dossiers par jour, fait le maximum. La configuration des locaux étant insuffisante pour répondre de manière satisfaisante aux attentes du public, il a été décidé d’externaliser la collecte des demandes de visas. Cette décision sera effective en avril prochain.

Pour ce qui est de la circulaire Guéant, je tiens à souligner qu’elle ne s’applique pas aux Tunisiens. Nous avons depuis 2008 un accord de gestion concertée des flux migratoires, et c’est cet accord qui s’applique.

Sur le volet économique, on constate que la Tunisie se tourne vers d’autres partenaires économiques, comme les pays du Golfe. Comment la France peut-elle garder sa place de premier partenaire? En a-t-elle les moyens?

Dans la période cruciale actuelle, la Tunisie a besoin de tous ses amis. Il est naturel qu’elle se tourne vers tous ses partenaires. Je préfère parler de complémentarité, voire d’additionnalité, plutôt que de concurrence.

Cette Ambassade s’efforce chaque jour de favoriser les investissements des entreprises qui créent des emplois, de favoriser la circulation des personnes, en particulier en faveur des étudiants, et de mettre en valeur l’intérêt économique de parler français.

Près de 1.300 entreprises françaises, représentant près de 120.000 emplois, sont de loin le premier employeur étranger en Tunisie. En 2011, malgré les difficultés, leur nombre a même augmenté. Au total, la France continue d’être le premier investisseur en Tunisie (hors énergie) avec un flux d’investissements qui s’est élevé, en 2011, à 210 millions de dinars, sur un total d’investissements directs étrangers de 545 millions de dinars (hors énergie). La France est aussi le premier fournisseur et le premier client de la Tunisie en 2011: notre part de marché est restée stable, autour de 20%. Quant à notre part dans les exportations tunisiennes, elle est supérieure à 30%.

Latécoère, que vous avez rencontré, vient d’annoncer ne pas délocaliser. Combien d’entreprises françaises ont fermé en 2011? Comment assurer la
pérennité des emplois?

En 2011, seulement 3% des entreprises françaises ont quitté la
Tunisie, ce qui correspond au cycle naturel de l’activité économique.
Ces départs ont été compensés par un nombre supérieur d’installations.
Au total, le solde des créations d’emplois est positif en 2011.

Pour renforcer le tissu économique tunisien, la France est également
active. Nous mettons par exemple à la disposition des Pme tunisiennes
une ligne de crédit (40 M€), aux conditions particulièrement
avantageuses, pour l’achat d’équipements. La France aide aussi à la
formation professionnelle. D’importants moyens (30M€) ont été déployés,  pour créer des centres dans des secteurs porteurs (bâtiments, textile,
mécanique).

Mais l’ambassade ne peut pas se substituer au secteur privé.
Notre rôle est d’expliquer la vision de chacun et de discuter avec les
autorités. Pour le moment, nous avons eu des résultats très positifs.

Qu’est donc cette ligne de crédit ?

Il s’agit d’un crédit à taux bonifié destiné en priorité aux Pme et
Pmi tunisiennes. Ce taux est de 4,9% sur un montant en dinars pouvant
aller jusqu’à 100.000 euros. Il s’agit de prêts à long terme, jusqu’à
10 ans, avec une période de grâce, destinés à acheter essentiellement
des équipements français.

Lors de sa visite, Alain Juppé a déclaré vouloir inciter les entreprises françaises à venir s’installer en Tunisie. Comment comptez-vous faire?

A l’invitation du MEDEF, j’ai récemment eu l’occasion de présenter à de
nombreuses entreprises françaises les opportunités du marché tunisien.
Ubifrance organise également chaque mois des rencontres sectorielles et
des opérations de promotion. Plus de 400 entreprises françaises ont
ainsi été accompagnées en 2011. Le lancement de grands projets
d’infrastructure peut également attirer des entreprises et des
financements français.

A quels grands projets d’infrastructures faites-vous référence?

Je pense à des projets concernant l’eau, les énergies, comme la
construction de centrale électrique, ou encore les transports
(autoroute, ferroviaire…). Ces secteurs sont porteurs en termes d’emploi,
de progrès sociaux, de transferts de compétence. Par exemple, concernant
le recyclage des eaux usées dans le grand Tunis, le gouvernement
pourrait définir les besoins et les projets de financement. Il y a
beaucoup de projets qui peuvent se faire en PPP (partenariat public- privé), avec des coûts moindres pour le gouvernement.

Quels sont, selon vous, les défis qui attendent la Tunisie?
Face aux défis de l’emploi et de la consolidation démocratique, la Tunisie dispose de nombreux atouts. Les compétences abondent, le niveau d’éducation est élevé et le pays se trouve à un endroit stratégique entre l’Europe, le Moyen-Orient et l’Afrique. Si le pays se dote d’une stratégie de développement à moyen terme, avec une feuille de route claire et des projets structurants, les investisseurs tunisiens et étrangers auront la visibilité nécessaire pour relancer leurs activités et créer de nouveaux emplois. Quant à la transition démocratique, le plus urgent est l’adoption de la nouvelle constitution. D’autres chantiers sont importants: réformes de la justice, de la police, des médias et du système éducatif. Je suis convaincu que la Tunisie parviendra à les mener à bien.

Que peut apporter l’Hexagone à la Tunisie?
Les conditions d’un partenariat sur un pied d’égalité sont réunies puisque, grâce à la révolution, la Tunisie et la France partagent dorénavant les mêmes valeurs. Notre intérêt mutuel est que l’expérience tunisienne réussisse, qu’elle serve de modèle pour l’ensemble de la région. Dans cette perspective, je crois que la France doit être au côté de la Tunisie, dans trois domaines stratégiques: le soutien à l’économie, la consolidation de la société civile et le renforcement de l’État de droit.

La France a d’abord joué un rôle moteur, pour mobiliser les bailleurs de fonds multilatéraux, dans le cadre du partenariat de Deauville lancé en mai 2011, sous présidence française du G8. La Tunisie est également le premier bénéficiaire au monde des financements de l’Agence française de développement, avec près de 2 milliards d’euros d’engagements cumulés. Les appuis de l’AFD sont ciblés sur la reprise économique, l’emploi et le rééquilibrage régional. En 2011, l’AFD a décaissé un total record de 184,5 millions d’euros. En 2012, le montant des versements devrait dépasser les 200 millions d’euros.

Concernant la consolidation de la société civile, cette ambassade a consacré 1,2 million d’euros, pour soutenir, en 2011, près de 70 projets associatifs sur l’ensemble du territoire tunisien. La France a également contribué à la formation de fonctionnaires tunisiens et à l’échange d’expertise dans le domaine de la justice et de la lutte contre la corruption. Elle a aussi participé à la formation de journalistes tunisiens. Elle a enfin favorisé le développement de la coopération décentralisée.

Quel est votre agenda pour l’année 2012 ?
L’année 2012 a commencé avec un signal fort: la visite début janvier d’Alain Juppé, premier responsable européen à rencontrer les nouvelles autorités tunisiennes. Avec toutes mes équipes, nous poursuivons, avec détermination et énergie, le travail engagé sur le terrain. Des rendez-vous importants sont déjà programmés: le deuxième forum de la société civile se tiendra à la Cité des sciences de Tunis, les 30 et 31 mars 2012; les assises de la coopération décentralisée se dérouleront à l’automne, dans plusieurs villes tunisiennes. J’ai aussi prévu de poursuivre le rythme de mes visites hebdomadaires aux entreprises et de mes déplacements mensuels en province. Je serai prochainement à Kairouan, puis à Nabeul et à Gafsa. Mon objectif est de rester concret. A Gafsa, par exemple, j’assisterai au démarrage du Centre de formation professionnelle, qui a bénéficié de l’appui financier de la France.

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