Les leçons de la tragédie syrienne

Les leçons de la tragédie syrienne

Cette chronique est dédiée à Fadhila Madhi.

Alors que les condamnations politiques et morales ne cessent de s’abattre sur le régime de Bachar Al Assad, une certaine confusion règne quant à la signification profonde de cette page sombre du ” printemps arabe “. Au-delà de la dimension tragique de la pièce qui se joue actuellement dans l’un des théâtres majeurs de l’Histoire du monde arabe, la situation interroge quelques unes des problématiques qui animent les relations internationales contemporaines. D’ores et déjà, au moins deux leçons sont à méditer.

Première leçon : la situation illustre le rapport dialectique entre les niveaux global et national. En d’autres termes, si le soulèvement du peuple syrien s’inscrit dans le mouvement historique du ” réveil arabe “, il reste marqué par d’irréductibles particularismes. Cette articulation mérite précision. Ce qui se passe en Syrie démontre l’existence d’une dynamique politique transnationale que l’on peut caractériser par un certain nombre de traits saillants: les soulèvements populaires qui bouleversent le monde arabe traduisent une mise en œuvre active de la souveraineté populaire; ces soulèvements visent un système de captation du pouvoir politique et économique par des clans familiaux (la famille Assad en Syrie); ces mobilisations, qui ont une nature foncièrement politique (certains commentateurs en doutaient au départ), ont pris des formes à la fois classiques (manifestations, grèves, sit-in…) et modernes (réseaux sociaux); rares sont les peuples qui ont opté pour le recours à la violence: après le précédent libyen, le soulèvement (d’une partie) du peuple syrien a glissé vers l’opposition armée, au bout de neuf mois de manifestations pacifiques; enfin, dernier point commun, et non des moindres, les ” islamistes ” tendent à ” récupérer ” des mobilisations populaires dont ils n’étaient pas les instigateurs. Si la situation syrienne confirme cette tendance, se pose désormais la question du poids réel des islamistes au sein du Conseil national syrien (CNS) – cadre qui réunit les forces de l’opposition au régime de Bachar Al Assad – et de l’Armée nationale syrienne.

Tout en s’inscrivant dans le mouvement général du ” réveil arabe “, la Syrie demeure un cas spécifique eu égard aux particularismes politiques, sociaux, religieux et géostratégiques qui dessinent l’identité propre du pays. Ainsi, la donne communautaire était absente de la révolution tunisienne ou même égyptienne, alors qu’elle est au cœur de la problématique politique de la Syrie. Le fait que le pouvoir politique, militaire et administratif soit accaparé par la communauté religieuse minoritaire des Alaouites (12 % de la population) cristallise les tensions et les clivages entre pro et anti Assad. Les institutions du pays sont autant d’instruments aux mains du régime pour lutter contre toute forme de rébellion des citoyens sunnites. Ainsi, l’armée syrienne, majoritairement composée d’alaouites, vise spécialement les quartiers sunnites à Homs. Paradoxe au regard de la logique démocratique: le rapport de force inter-communautaire est favorable à une communauté largement minoritaire… Cette donne communautaire contribue à ” l’exportation ” du conflit syrien, qui déborde en effet les frontières nationales pour affecter son voisin libanais… Plus globalement, l’internationalisation du conflit syrien – qui tend à se militariser – est un scénario à ne pas négliger. Le spectre d’une déstabilisation de la région est un argument que le régime n’hésite pas à avancer pour neutraliser toute velléité étrangère. Les puissances occidentales ne sont pas insensibles à cet argument: déstabiliser le régime syrien, c’est prendre le risque de déstabiliser toute la région suivant la logique de l’effet domino.  D’où la prudence croissante de certaines chancelleries, y compris de la Maison Blanche, refroidie de surcroît par la montée en puissance des factions islamistes au sein de l'” armée de la Syrie libre “. En somme, la Syrie dispose de cartes non négligeables dans le jeu d’échec et le poker menteur qui animent le Moyen-Orient.

Seconde leçon : la communauté internationale n’existe pas. Les politiques et les médias aiment utiliser cette expression, notamment pour souligner l’existence d’un consensus. En réalité, l’expression de ” communauté internationale ” a peu de consistance ou de signification juridique et politique. Elle apparaît plutôt comme une fiction nécessaire à la communication politique pour tenter de masquer les logiques de puissances et d’intérêts qui continuent à structurer les rapports internationaux. Certes, dans le cas syrien, la Ligue arabe affiche une certaine unité, sous l’impulsion des pays du Golfe et notamment du Qatar. Celle-ci se traduit par un soutien à l’opposition syrienne. Cette unité a montré ses limites face aux hésitations et contradictions de ses Etats membres. L’organisation panarabe demeure affaiblie par les luttes d’influence qui s’expliquent notamment par la menace que représente l’Iran (allié de la Syrie) pour les puissances régionales sunnites (Arabie Saoudite  en tête). Au niveau international, la Russie et la Chine, deux des principales puissances (économiques et militaires) mondiales, opposent un soutien sans faille au régime syrien. Comment parler dès lors d’un quelconque consensus de la communauté internationale sur cette affaire? Le leadership américain ne suffit plus à arbitrer les contentieux qui émaillent les relations internationales de ce début de XXIe siècle. Le double veto russe et chinois au Conseil de sécurité de l’ONU neutralise toute action-sanction efficace contre le régime de Bachar Al Assad. En outre, dans la région, l’Iran fait montre d’une fidélité ” exemplaire “. Et pour cause: la Syrie est la clef de voûte de l’influence iranienne au Moyen-Orient, à travers notamment le Hezbollah (au Liban) et le Hamas (en Palestine). Ainsi, bien qu’auteur de crimes contre l’humanité, le régime syrien n’est pas isolé et compte même des soutiens non négligeables dans un monde multipolaire.

Ni la ” Conférence des amis du peuple syrien ” qui doit se tenir à Tunis, ni l’annonce d’un référendum sur une ” nouvelle Constitution ” (prévu le 26 février) ne saurait faire illusion. Les perspectives diplomatiques et démocratiques sont illisibles voire inexistantes. L’option d’une intervention sur la base d’un mandat onusien a montré ses limites en Libye: les forces de l’Otan ont laissé place à une guerre civile qui ne veut pas dire son nom.

En Syrie, la balle est dans le camp du pouvoir. La question que le régime Baathiste doit se poser n’est pas celle du changement de texte constitutionnel, mais celle du changement du régime. Or l’alternance au pouvoir – inhérente à toute vie démocratique – semble encore de l’ordre de l’impensable dans l’esprit du clan Assad. C’est précisément cette incapacité qui a emporté les clans Ben Ali, Trabelsi, Moubarak, Kadhafi…

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