L’identité européenne à l’épreuve de la crise

Le 16 février, par Beligh Nabli

Alors que la crise de l’euro déstabilise la Grèce, berceau de la démocratie, l’unité européenne est confrontée à l’exaltation des intérêts individuels (des Etats membres) et des nationalismes politiques. Le dogme de l’orthodoxie budgétaire met à mal les systèmes sociaux qui se trouvent au cœur du modèle européen de société. Cette fragilisation de l’Union trouve aussi ses racines dans le sentiment que les décisions sont prises loin, voire contre les peuples… Face au spectre de l’éclatement de l’Union européenne – ou du moins de la zone euro – cette organisation va devoir faire la démonstration de la force du projet et de l’identité qui unissent ses membres.

L’identité européenne: fiction ou réalité? La question de l’identité européenne, qui avait occupé une place essentielle dans les débats d’idées durant la période de l’entre-deux-guerres, a connu une longue éclipse, avec la construction communautaire initiée par le traité CECA (1951). Pourtant, l’approche délibérément pragmatique ou non idéologique de la méthode fonctionnaliste – fondée sur les ” petits pas “, secteur par secteur – promue par les Pères fondateurs n’était pas dépourvue de tout sens politique. L’idée de fonder la paix et la réconciliation entre les nations européennes à partir d’un réseau dense d’intérêts communs était motivée par un idéal qui s’inscrivait déjà dans une longue tradition philosophique et politique. Une identité européenne suppose des valeurs et des références communes afin d’en garantir la cohérence. Si l’Union repose sur un large éventail de valeurs, celles-ci ont le mérite de donner un enracinement du modèle européen de société qui ne saurait se réduire au principe de l’équilibre des comptes publics… Pour que l’invocation du déficit politique et social de l’Union européenne ne devienne pas un argument d’autorité dans le débat sur l’avenir de l’Europe, il convient de mettre en exergue les différentes figures de l’identité européenne, soit une pluralité de choses (in)visibles qui renvoient à une même réalité globale et complexe. Les sociétés européennes puisent dans un fond historique commun, témoin d’une cohérence culturelle, juridique et politique propre à fonder une entité politique européenne.

L’article 49 du traité UE exige de tout Etat candidat à l’adhésion à l’Union d’être un Etat ” européen “. En quoi consiste précisément cette ” européanité “? Certes, cette condition répond à une condition inhérente à la catégorie des organisations internationales régionales (appartenir à une aire géographique particulière). Elle n’en pose pas moins la question problématique des frontières physiques et culturelles de l’Union européenne. Si la qualité d'” État européen ” est une condition posée explicitement pour être éligible à la qualité de membre, l’article 6 § 1 ne permet pas de déterminer ce qu’est un État européen du point de vue géographique, historique ou culturel. Dans le sens commun du terme, il s’agit principalement d’identifier un ensemble de valeurs constitutif d’un héritage commun et considéré comme caractéristique des États européens. Cependant, de multiples visions du ” fait ” européen s’enchevêtrent sans pour autant se superposer: la réalité historique de l’Europe ne coïncide pas avec les données physiques ou géographiques. L'” européanité ” des États de l’Union repose sur l’appartenance à une aire géographique et sur le partage d’un héritage culturel commun dont les contours sont parfois difficiles à tracer.

Cette relative indétermination explique en partie les propositions plus ou moins baroques, notamment relatives à l’adhésion de la Tunisie ou du Maroc… Plus sérieusement, la complexité de la question est reflétée par l’âpreté du processus d’adhésion de la Turquie. En dépit des arguments qui tendent à démentir l’identité européenne à la Turquie, on observera simplement que cette dernière fut considérée comme un État européen dans l’accord d’association qu’elle conclut le 12 septembre 1963 avec la Communauté européenne, et ce d’ailleurs conformément à la pratique suivie par le Conseil de l’Europe. Cette première question n’est pas sans rappeler la controverse sur l’opportunité d’inscrire dans la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne une référence explicite aux racines chrétiennes de l’Union. En dépit de l’activisme remarqué de la plupart des nouveaux Etats adhérents, la présidence irlandaise a dû constater l’absence de consensus sur un point situé au cœur de la définition d’un système de valeurs apte à définir une identité européenne. Cet épisode est topique de la prégnance de la diversité culturelle au sein de l’Union.

En ces temps de tensions, de repli et de désunion, il est salutaire de rappeler aux européens que leur propre union repose sur une identité partagée – et non pas unique et uniforme – autour d’objectifs politiques et de valeurs identifiées comme constitutifs d’une conscience européenne propre et d’une solidarité par-delà les considérations proprement nationales. A la fois idéale et réaliste, cette réflexion n’est pas sans faire écho à la renaissance d’un autre projet encore plus inachevé : l’Union du Maghreb Arabe…

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