Procès Nessma TV: un report pour un non-lieu ?

Procès Nessma TV: un report pour un non-lieu ?

Ajourné. Le procès controversé de Nessma TV a été ajourné le 23 janvier et reporté au 19 avril. Deux mois après la première audience, Nabil el Karoui, le patron de la chaîne comparaissait devant le tribunal de première instance de Tunis,  pour  » atteinte préméditée aux valeurs du sacré »,  » troubles de l’ordre public  » et  » atteinte aux bonnes mœurs « . Et la tenue de cette audience s’est déroulée sous haute tension. De nombreux manifestants étaient présents en face et à l’intérieur du tribunal, les uns en soutien à ce qu’ils considèrent comme un procès contre la liberté d’expression, les autres pour appeler à la condamnation et à la fermeture de la chaine.

 » Pure provocation « 

Le motif du procès est la diffusion du film d’animation franco-iranien  » Persépolis  » le 7 octobre sur Nessma TV. Celui-ci avait suscité une grande vague de contestations dans tout le pays et avait déclenché des débats houleux sur la question de la liberté d’expression. Ce film d’animation raconte la révolution iranienne et le régime autoritaire et religieux de Khomeini à travers les yeux d’une jeune fille. Pour certains, la diffusion de ce film primé à Cannes, le 7 octobre – deux semaines avant les élections – correspondait à une attaque dissimulée contre le mouvement islamique Ennahdha. Mais la scène qui fait débat est celle d’une représentation de Dieu discutant avec la petite fille dans un de ses rêves, alors que le film était traduit en dialecte tunisien. Religion et politique se sont alors entremêlées. La chaîne s’est attirée les foudres de manifestants, dont certains ont admis ne pas avoir vu tout le film mais se sont estimés  » mal-à-l’aise  » face à la ligne éditoriale de la chaîne.

Le procès s’est déroulé sous haute tension. Les  » salafistes « , très visibles devant le tribunal de première instance de Tunis, portaient des étendards noirs et blanc où était inscrit  » il n’y a de Dieu que Dieu  » et appelaient à la fermeture de Nessma, dénoncée dans les pancartes comme dans les slogans comme une chaine  » sioniste  » et  » anti-musulmane « . Pour Fayçal et Ahmed, la chaine doit être poursuivie en justice car  » sa ligne éditoriale n’est que pure provocation  » et  » ne cesse de porter atteinte au sentiment religieux de la majorité des Tunisiens « . Khaled, qui se réclame du nationalisme arabe, affirme avoir été  » heurté  » par le film. Tout en déclarant son soutien total à la liberté d’expression – et même s’il estime qu’il y a des problèmes plus urgents que ce procès –  il pose comme limite  » le respect des principes fondamentaux de l’identité arabo-musulmane  » qu’il perçoit comme attaqués depuis Bourguiba.

Dans la foule, des sympathisants du mouvement Ennahdha ont manifesté leur soutien au procès et se sont mêlés aux débats particulièrement animés dans le tribunal. Dans la journée du 23 janvier, le parti majoritaire au gouvernement aurait publié un communiqué pour dénoncer la tenue même du procès, mais, contacté par téléphone, leur service de presse a refusé de confirmer ou d’infirmer la nouvelle prétextant qu’il  » n’en savait rien « .

 » Liberté d’expression « 

 Les défenseurs de Nessma, ou plutôt du droit à la libre expression comme ils se revendiquent eux-mêmes, à l’image d’Haifa, étaient aussi nombreux. Cette militante de la société civile tient à préciser qu’il n’est  » nullement question de défendre Nessma « , ni la personne de Nabil el Karoui mais de défendre  » le principe de la liberté d’expression « . Il s’agit pour elle de se mobiliser pour éviter de  » créer un précédent légal de censure qui pourrait s’étendre aux autres moyens d’expression politique et artistique comme Internet ou le cinéma « .

Un grand nombre d’avocats et de personnalités d’horizons différents étaient également présents comme Mokhtar Trifi, Kamel Jendoubi, mais aussi Yadh Ben Achour, Radhia Nasraoui et même l’ancien premier ministre Béji Caid Essebsi qui n’a pas hésité à revêtir sa robe d’avocat pour l’occasion. La tension est montée d’un cran lorsque Zied Krichen est sorti du tribunal. Avec, Abdelhalim Messaoudi et Hamadi Redissi, ils ont été agressés verbalement et physiquement sans que la police n’intervienne alors qu’elle était présente sur les lieux.

 » Procès politique sur fonds religieux « 

Tout en faisant part de ses réserves envers la ligne éditoriale de Nessma, maitre Mohamed Mazem, avocat de la défense, affirme qu’il s’agit d’un procès dont  » l’enjeu va au-delà de la chaine de télévision  » car il pose non seulement  » le problème de la liberté d’expression et de création  » mais aussi  » la question de l’instrumentalisation de la justice pour trancher des différends politiques et intellectuels « . Ces derniers doivent selon lui  » être résolus avec des moyens exclusivement politiques et intellectuels sans jeter l’anathème, ni accuser de traitrise l’adversaire « . Il affirme que  » ce procès est un test  » dont l’issue déterminera la concrétisation ou pas, des slogans de liberté et d’indépendance de la justice portés par la révolution. Pour maitre Ennaceur Aouini, lui aussi avocat de la défense, il s’agit d’un  » procès politique sur fond religieux  » qui vise à domestiquer les médias et à détourner l’opinion publique vers  » des questions marginales « . Il considère que le choix de faire ce procès relève de  » priorités sectaires et non patriotiques  » d’autant plus que les symboles de l’ancien régime n’ont pas encore été ni jugés, ni condamnés.

Le procès a été reporté pour le 19 avril en raison des conditions difficiles qui l’entourent. Or, d’après le nouveau code de la presse, un non lieu pourrait être prononcé si le procès dure plus de six mois. Ce report serait-il aussi un moyen honorable de se sortir d’une situation aussi inextricable ?

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