“On représente le contre pouvoir”

Ali Zeddini, du comité directeur de la LTDH “On représente le contre pouvoir”

Le 18 janvier, par Mohamed Ali Ben Rejeb.

Cet article a été publié dans le numéro 569 de l’Economiste Maghrébin, daté du 11 janvier

La Ligue tunisienne des droits de l’Homme a tenu le coup, malgré toutes les pressions exercées par l’ancien pouvoir. Elle vient même de renouveler ses structures à la faveur de l’élan donné par la révolution.

Ali Zeddini, membre de son Comité directeur, fait le point avec nous sur les enjeux nouveaux et la place qu’occupe l’organisation sur l’échiquier politique actuel. Pour cette organisation pionnière en Afrique et dans le Monde arabe, le plus important est de ne pas se laisser détourner de sa mission de contre pouvoir, nécessaire à la santé d’une société en mutation.

L’Economiste Maghrébin : Après les années de braise, comment se porte aujourd’hui la Ligue, notamment après la révolution et la tenue du dernier congrès ?

Ali Zeddini : Le dernier congrès a été l’occasion de normaliser une situation de non droit qui n’a que trop duré.  Certes, aujourd’hui, la Ligue se porte mieux. Elle a été longtemps persécutée et j’en sais quelque chose, ayant été moi-même l’objet de toutes les formes de répression. Ben Ali a tout fait pour mettre à genoux la Ligue, tout comme il l’a fait avec les autres organisations indépendantes. Cela dit, on a résisté. La Ligue a toujours été présente, elle a toujours joué un rôle très important pour la défense des droits de l’Homme, même sous le régime de Ben Ali ; elle va continuer à mener ce combat et à jouer son rôle après la révolution.  Nous restons, comme nous l’avons toujours été, une organisation non gouvernementale, une organisation de la société civile, une organisation qui doit jouer le rôle de contre-pouvoir.  

Ce qui a changé, c’est l’approche et les moyens dont nous disposons puisque la situation n’est plus la même qu’auparavant.

Que signifie exactement pour vous une organisation qui joue le rôle de contre-pouvoir ?

On n’est pas une force d’opposition. Cela veut dire que nous sommes une organisation qui n’est pas forcément contre le pouvoir, mais qui n’est pas aussi avec le pouvoir. Notre rôle est d’attirer l’attention sur tous les dépassements et dérives qui peuvent avoir lieu, nous sommes en quelque sorte un garde-fou.

Nous ne sommes pas une force politique, ni d’ailleurs une force révolutionnaire. Cela ne veut pas dire pour autant que nous sommes une organisation apolitique puisque, malheureusement, tout est politique.

Nous avons aussi le rôle, et cela a été un peu négligé jusque-là, de diffuser et de vulgariser la culture des droits de l’Homme aussi bien au niveau des institutions qu’au niveau des citoyens. Un rôle éducatif que nous estimons aujourd’hui de la plus haute importance pour cette étape.

Au sein de la Ligue, nous croyons aussi que c’est le meilleur moyen de garantir la pérennité des droits de l’Homme.

Comment avez-vous vécu, à la Ligue, la situation après le 14 janvier ?

Je ne dirais pas que la situation après le 14 janvier, au niveau de la Ligue, était tout à fait nouvelle. On recevait, tout de suite après le 14 janvier, entre 300 à 400 personnes par jour. Ce qu’il y a à noter, toutefois, est que la nature des requêtes a changé. La Ligue n’a plus seulement à défendre les atteintes aux droits humains, commises seulement par le pouvoir en place, mais aussi par certains partis politiques. C’est ce qui est en train de se passer avec les salafistes aujourd’hui. Ils ne sont pas aux pouvoir, mais actuellement, ils portent plus atteinte aux droits de l’Homme que ceux qui le détiennent.

C’était pour nous un grand défi, surtout avec nos moyens très limités, mais avec l’expérience acquise avec les années – il ne faut pas oublier que la LTDH a été créée en 1977, la première dans le Monde arabe et en Afrique – on a su le relever.

Dans un cadre plus général, pensez-vous que la situation des droits de l’Homme s’est améliorée après la révolution ?

Sur le plan des libertés individuelles, il y a eu, sans aucun doute, une nette amélioration. Aujourd’hui, c’est un fait, il y a la liberté d’organisation, la liberté d’expression, la liberté de manifester pacifiquement…

Il faut se rappeler qu’avec l’ancien régime, nous avions perdu nos droits les plus élémentaires. Nous, les militants des droits de l’Homme, pour ne citer qu’eux, on ne pouvait même pas se déplacer sans être suivis par des policiers en civil. Cela sans oublier les agents de l’ordre qui étaient en permanence devant les locaux de la Ligue, situation qui a duré pendant des années.

A propos des salafistes, quelle est votre réaction face à la montée de ce danger et plus précisément en ce qui concerne les événements de la faculté de La Manouba ?

Je veux d’abord rappeler qu’à la Ligue, nous avions été parmi les premiers à avoir défendu les salafistes lorsqu’ils étaient persécutés par l’ancien régime, dans le cadre de la fameuse loi de lutte contre le terrorisme. Nous avons toujours été contre le fameux article 108 qui interdisait le hijab. Cela fait partie du rôle de la Ligue. Mais aujourd’hui, ces gens-là commettent eux-mêmes des atteintes aux libertés des individus. L’exemple le plus éloquent à ce propos est celui qui concerne les derniers événements de Sejnane. 

En ce qui concerne le dossier de la faculté de La Manouba, nous avons constaté qu’il y a eu une politique de deux poids, deux mesures. Les autorités n’ont pas réagi, ou ont réagi très tardivement, lorsqu’il s’agissait des salafistes, des intrus à la faculté, qui bloquaient les cours et privaient des milliers d’étudiants de poursuivre les études, qui est un droit élémentaire, alors qu’elles se sont empressées de déloger, avec la force, des universitaires qui voulaient faire entendre leur voix pour pouvoir reprendre les cours.

Nous avons, à ce propos, réagi lorsque les professeurs et étudiants qui défendaient leur droit au travail et à l’éducation ont été agressés devant le ministère de l’Enseignement supérieur. Nous étions sur place, nous avons contacté les ministères concernés et nous avons publié un communiqué sur le sujet.

Vous avez évoqué la question de la liberté d’expression. Dernièrement, des journalistes ont manifesté, ils craignaient le retour de la censure et la mainmise du gouvernement sur les médias. Il y a eu aussi la censure de certains médias français. Quelle est votre réaction, à la Ligue ?

Après la révolution, l’un des axes sur lesquels nous avons programmé de travailler à La Ligue, c’étaient les médias et l’information, en plus des autres axes qui sont la justice et les forces de l’ordre.

Nous continuerons toujours à penser que sans la liberté d’expression, il n’y aura aucune autre liberté. L’un des baromètres des droits de l’Homme est la liberté de la presse. Une liberté responsable, mais responsabilité ne veut pas dire la mise en place d’une autorité de régulation qui, soi-disant au nom de cette régulation, va limiter ou maitriser le secteur de l’information.

A ce propos, il est vrai que les dernières déclarations de Hamadi Jebali sur les médias publics et les décisions prises par son gouvernement à ce sujet, ne sont pas rassurantes, pour ne pas dire dangereuses. Le secteur public ne peut être, comme le souhaite le Premier ministre, le porte parole du gouvernement ou de la majorité.

Nous, à la Ligue, nous voulons que le journaliste soit libre, dans n’importe quel organe journalistique. Il n’y a que la déontologie pour dicter la manière d’exercer dans le secteur.

Avez-vous communiqué sur le sujet ?

Bien sûr. Nous l’avons fait là où nous intervenons. Il n’y a pas que les réactions écrites. Outre le bureau exécutif, tous les membres du bureau ont, chacun selon les occasions, réagi sur le sujet.

Je rappelle à ce propos la dernière intervention du président de la Ligue lors du congrès de l’Ugtt à Tabarka. L’un des principaux axes de cette intervention a été  la question de la liberté d’expression. Pour nous, cette liberté n’est pas quelque chose à marchander. Les médias, qu’ils soient privés ou publics, doivent être indépendants.

Nous avons par ailleurs, à la Ligue, des rapports de partenariat avec le syndicat des journalistes.

Il y a eu aussi le procès Persépolis contre la chaine Nessma. Quelle a été votre réaction ?

Nous, comme je viens de le dire, nous sommes contre ces procès. C’est un procès qui essaye de bâillonner et de porter atteinte à la liberté d’expression.

Le contexte de cette affaire fait qu’elle soit devenue une affaire politique dont certains partis, dont les salafistes et les ennemis de la liberté d’expression, ont essayé de tirer profit.

Encore une fois, j’insiste pour dire que pour nous, le secteur de l’information est un secteur qui est au cœur de la société civile. Il constitue, comme pour Ligue, un contre pouvoir. Et encore plus important, c’est un outil éducatif.

Sur le plan social, les grèves et les sit-in ont été décriés un peu partout. Partagez-vous l’inquiétude des acteurs économiques quant à l’impact de ces revendications ou bien est-ce que vous êtes parmi ceux qui les soutiennent ?

Pour moi, personnellement, la question des grèves et des sit-in, surtout dans une période de transition post-révolution est quelque chose de tout à fait normal. Cela ne veut pas dire qu’on justifie ou qu’on incite à ces revendications. Ces revendications sont une forme d’expression parmi d’autres et après des décennies de répression, il est tout à fait normal que les gens veuillent s’exprimer sur les injustices dont ils ont été victimes.

Mais nous disons, encore une fois, qu’il ne faut pas que cela porte préjudice aux droits de l’autre, dont le droit au travail ou la pérennité du service public. On est, aussi, contre le recours à la force pour soi-disant évacuer un sit-in. On est contre le recours à la force dans n’importe quelle situation.

Quels sont, aujourd’hui, les rapports avec le pouvoir et plus précisément avec le nouveau gouvernement ?

Comme je l’ai dit plus haut, nous sommes un contre pouvoir. Cela dit, en tant que militant des droits de l’Homme, je dis que même le gouvernement de mon propre père ne devrait pas m’inspirer confiance.

Tout pouvoir est par définition sujet à des abus, il contient dans son fond un côté anti droits de l’Homme. Notre rôle est donc de faire attention à ce que ces abus n’aient pas lieu. Nous l’avons joué, ce rôle, dans les années de plomb et ce n’est pas maintenant que nous allons cesser de le jouer.

Mais, encore une fois, je le répète, on n’est pas un parti d’opposition. On n’est pas contre le pouvoir dans l’absolu. On n’en a cure qu’Ennahdha ou n’importe quel autre parti de l’extrême gauche ou de l’extrême droite soit au pouvoir. Nous, nous jugeons les gouvernements par rapport à leur respect des droits humains et des fondements de l’Etat civil, moderne et moderniste.

Cela dit, faut-il être vigilant avec un gouvernement ” islamiste ” ?

La vigilance doit toujours être de mise. On peut se demander toutefois, s’il ne faut pas être plus vigilant avec l’actuel gouvernement, surtout lorsqu’on sent qu’il peut y avoir menace sur certains des acquis dont l’égalité entre les sexes, ou la nature de l’Etat.

Ce sera surtout le cas pour nous lors de la rédaction de la nouvelle constitution. Il ne faut pas oublier que ce gouvernement n’est que provisoire. Il a été élu pour rédiger une nouvelle constitution, non pas pour gouverner. C’est d’ailleurs là, l’une des dérives des élections du 23 octobre.

Venons-en maintenant à cette question de la Constituante. Comment voyez-vous la nouvelle constitution et comment allez-vous défendre votre vision ?

Nous avons fait des propositions et nous avons rencontré le président de l’Assemblée constituante le 10 décembre, date de l’anniversaire de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. Nous  lui avons exprimé notre attachement et notre souhait à ce que la constitution s’inspire de cette Déclaration. Nous tenons à ce que les droits de l’Homme soient mentionnés comme une référence à tout article constitutionnel ou loi ordinaire.

Dans ce cadre, nous définissons notre rôle comme étant une organisation transversale à la Constituante. Nous allons intervenir chaque fois que cela touche les acquis des droits de l’Homme, tels que le code du statut personnel, la liberté de la presse ou l’indépendance de la justice.

Le parti majoritaire a le droit de faire passer sa vision des choses. C’est notre droit aussi, tout comme la société civile, de vouloir faire passer la leur aussi. Nous avons notre référentiel. On est dans un Etat de droit, et l’Etat de droit, c’est avant tout un Etat qui défend les droits des individus.

Et c’est là la grande bataille. Pas seulement la bataille de la Ligue, mais comme je l’ai dit, c’est la bataille de toute la société civile. Cette constitution est un projet de société et toute la société est appelée à y participer. On ne l’a pas fait lors de la campagne électorale, maintenant c’est le moment ou jamais. C’est le moment de le faire par la société civile, surtout qu’il n’y a pas aujourd’hui dans le pays de parti d’opposition assez fort.

Je pense même, et là c’est un avis personnel, que nous n’avons aucun parti fort en Tunisie, y compris Ennahdha. Ce dernier n’a même pas une majorité au sein de la Constituante, il n’a réussi à gouverner que grâce à la coalition avec le CPR et Ettakattol. Pire encore, cette troïka et à sa tête Ennahdha ne représente même pas la majorité des Tunisiens.

Pour vous le Mouvement Ennahdha n’est donc pas représentatif ?

En tant que membre de la Ligue, j’ai été le coordinateur  national de l’observatoire de la Ligue et de la société civile.

Je sais donc que la moitié des Tunisiens n’a pas voté et il s’agit de Tunisiens qui ne sont pas forcément ceux qui auraient voter pour Ennahdha, dont tous les sympathisants ont été mobilisés. Je sais aussi qu’une bonne partie des voix qui n’ont pas voté Ennahdha  n’ont pu être utiles à quiconque, du fait de l’abondance des listes. Un exemple, dans la circonscription du Kef, si tous les partis de Gauche s’étaient présentés sur une liste unique, ils auraient raflé tous les sièges.

Quelle est la conclusion de l’observatoire sur ces élections ?

C’est une élection transparente, mais moyennement équitable. On a recensé plus de 19 mille dépassements et on est encore en train de dépouiller les plaintes.

On va bientôt publier notre rapport final et la presse sera invitée.

Pour revenir à la question politique : que pensez-vous de l’article 15 et de l’exclusion d’une bonne partie des Tunisiens parce qu’ils ont collaboré avec le RCD ? Cela n’a-t-il pas joué en faveur d’Ennahdha ?

Ce n’est pas à nous de dire qui a le droit de faire de la politique ou non. Pour nous, il y a des principes et tant qu’on ne porte pas atteinte à ces principes, qu’on ne porte pas préjudice aux autres, chacun a le droit de faire ce qu’il veut.

Comme je l’ai dit plus haut, nous avons défendu les salafistes lorsqu’ils étaient persécutés dans le cadre de la loi anti terroriste. Nous continuerons à défendre tous ceux qui seront exclus pour une raison ou une autre.

Dans le même cadre, que pensez-vous de l’argent politique et de son rôle dans les résultats de la dernière élection?

Il est incontestable que l’argent a joué un rôle important. Il se peut fort bien qu’il ait un peu changé la donne, il se peut aussi qu’on ait acheté des voix, mais faut-il pour autant être pessimiste quant à l’avenir de la démocratie en Tunisie ? Je ne le suis pas. Je reste optimiste quant au fait que le Tunisien n’est un produit qu’on achète. La preuve, il y a un parti, qu’on reconnaîtra tous, qui a dépensé des milliards et qui n’a récolté en fin de parcours qu’un siège à la Constituante.

Une dernière question. Que pensez-vous de la création d’un ministère des droits de l’Homme ?

Je pense qu’on ne peut pas être juge et partie.  Et puis, il y a ce qu’on appelle la solidarité gouvernementale. Comment le ministre des droits de l’Homme peut-il, demain, désavouer le ministre de l’Intérieur, son collègue au gouvernement et qui, de plus, fait partie de la même formation politique ?

La défense des droits de l’Homme ne peut se faire que dans le cadre de la société civile.

>Cet article a été publié dans le numéro 569 de l’Economiste Maghrébin

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