Edito: Les 500

Hédi Mechri

Elles ont fini l’année mieux qu’elles ne l’avaient commencée. Si certaines de nos entreprises n’ont pas encore retrouvé les niveaux d’activité d’avant la révolution, elles ont, dans l’ensemble, gagné en sérénité, en assurance et en visibilité. Elles reviennent de loin. Le choc de la révolution de décembre-janvier 2011 les a ébranlées et a fait planer un épais brouillard. Qui s’est dissipé avec le retour progressif de la sécurité. Elles ont retrouvé, fin 2011, des couleurs, débarrassées qu’elles étaient de leurs angoisses et retrouvant la plénitude de leurs moyens. Elles n’en auront pas assez de ce regain de santé et de confiance pour affronter une année 2012, chargée de toutes les incertitudes, de tous les dangers et de tous les défis d’une crise mondiale qui n’en finit pas d’en finir.

Déjà, la crise financière internationale de 2008-2009, qui avait fait l’effet d’un tsunami sur l’économie mondiale, Occident en tête, a accéléré le processus de décomposition de l’économie tunisienne, minée par la corruption et doutant d’elle-même. Fin 2010, elle était à bout de souffle, les effets des chocs extérieurs aidant. Pour autant, les entreprises refusaient de lâcher prise quand bien même elles avaient le moral en berne, à cause de la montée de l’arbitraire et donc de l’insécurité juridique de l’investissement.

Le marché parallèle, avec son cortège funeste de concurrence déloyale, envahissant la sphère économique, mettait à mal des entreprises corsetées par une législation  fiscale et sociale contraignante. Pas surprenant qu’elles se sentaient alors en déperdition. Sans  le courage, la détermination jusqu’à l’obstination de chefs d’entreprises à la fibre entrepreneuriale chevillée au corps, elles auraient sombré dans le marécage de la prédation. Elles ont su et pu, au prix de multiples contorsions, naviguer entre les récifs, en pleine tempête, pour éviter le naufrage qu’aurait provoqué le déferlement du commerce parallèle.

Bien évidemment, les menaces, quoique de nature différente, n’épargnaient aucune entreprise. Les entreprises exportatrices avaient d’autres motifs de préoccupation que celles produisant pour le marché local, placées sous le feu roulant de l’économie parallèle, sans être souterraine. Au final, aucune n’était à l’abri du danger. La crise internationale, qui impactait les premières, aggravait aussi la situation des secondes en inondant le pays d’importations sauvages, hors de tout contrôle administratif et douanier.  Une aubaine pour les pays asiatiques, pour contourner les effets de la crise et maintenir leurs usines en activité – fut-ce au prix d’un dumping monétaire et social.

Au vu du classement 2011, on finit par se convaincre qu’un grand contingent de nos entreprises a su trouver la parade. Elles sont allées de l’avant contre vents et marées. Certaines d’entre elles dans l’énergie, les mines  – grâce à l’explosion des cours –  les télécoms, la grande distribution, l’agroalimentaire, les NTIC et les industries électriques et électroniques ont réussi à évoluer sur la crête. Elles figurent en pole position dans le classement de 2011.

Hors pétrole et mines, domaine de prédilection des entreprises publiques, le secteur privé fait une entrée en force et monte sur les premières marches du podium. Signe d’une réelle maturité du capitalisme national dont l’expansion s’explique autant par sa dynamique propre que par sa croissance externe, au moyen de fusions – acquisitions – privatisations.

Le classement 2011 consacre l’affirmation du secteur privé, autrefois confiné dans un rang inférieur quand il n’était pas marginalisé. Non que les entreprises publiques aient perdu de leur superbe – elles ont encore de beaux restes. Certaines sont même irremplaçables quand elles ont une vocation hautement stratégique ou parce qu’il y entre autant de logique de marché que d’exigence de service public.

Le cru 2011 a ceci de particulier et d’assez inédit : les plus grandes entreprises publiques et les grands groupes privés sont au coude à coude. Avantage aux seconds qui progressent  d’une année à l’autre à des rythmes plus rapides. Rassurant.

Mais c’est aussi et surtout en 2011 que tout a brusquement basculé. La révolution est passée par là. Le basculement est total. Il est à la fois sécuritaire et social donc à forte résonnance managériale. L’onde de choc ne pouvait pas ne pas viser le mode de gouvernement des entreprises. Les revendications salariales et sociales n’avaient d’égales que les frustrations accumulées pendant longtemps, au risque de mettre en péril la survie des entreprises.

Le risque d’affrontement était réel, surtout en l’absence d’arbitre. Car les entreprises étaient en pleine tourmente révolutionnaire, laissées à leur propre sort, abandonnées par les politiques, eux-mêmes en déperdition. La crainte du vide, du chaos et du caractère apocalyptique de l’échec, à défaut d’accord, a fini par conduire aux nécessaires compromis. Redonnant confiance et espoir aux entreprises qui ont fait preuve de compréhension, de solidarité, de civisme et de citoyenneté, ce qui les honore. Elles se sont projetées au cœur de la lutte contre le chômage, l’exclusion et les disparités régionales. Elles sortent grandies de cette épreuve. Espérons pour elles que cela les aidera à mieux relever les défis de 2012.

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