Les défis économiques de « l’exception tunisienne »

L’exception tunisienne ? Elle est bien réelle. Après le désordre  » créateur « , les convulsions socio-économiques et les dérives sécuritaires des premières semaines de la révolution, les sentiments de vide, de peur et d’incertitude se sont progressivement estompés avec l’annonce du gouvernement Caid Essebsi. Sans traumatisme profond, si ce n’est le sentiment douloureux des victimes de la répression. La première révolution du monde arabe fut aussi la plus achevée et la plus réussie. Cela tient, sans doute, à la maturité du socle social et sociétal. La révolution a vite fait de sécréter ses propres moyens de conduite et de régulation.

La Haute instance de sauvegarde de la révolution, de la réforme politique et de la transition démocratique s’est imposée  d’elle-même et s’est, d’emblée, invitée dans le débat voire dans le contrôle de l’action du gouvernement intérimaire. Ensemble, ils ont su mener à son terme le processus qui devait conduire à l’échéance du 23 octobre pour désigner les membres de l’Assemblée constituante.

Le test électoral a été à la mesure des attentes démocratiques de la nation. Une Assemblée constituante est sortie des urnes, dessinant une nouvelle carte politique sans que personne n’y trouve prétexte à contestation. Les vainqueurs comme les vaincus ont réagi avec beaucoup de dignité. Preuve que le pays était mûr depuis longtemps pour l’exercice de la démocratie. Ennahdha, fortement enracinée politiquement et culturellement arrive largement en tête. Le résultat ne surprend que par l’ampleur du score, proche de la barre des 42%. Le CPR, El Aridha et Ettakatol, loin derrière, lui emboitent le pas. Le PDP ferme la marche du peloton dont il a délibérément pris ses distances.

Passée l’euphorie  de la victoire, la politique reprenait ses droits. Place alors aux tractations d’après-élections pour faire émerger une majorité de gouvernement. Même si les électeurs étaient appelés à élire une Assemblée constituante.

Une coalition tripartite regroupant Ennahdha, le CPR et Ettakatol, qui était semble-t-il déjà en gestation, s’est aussitôt formée. Les distances idéologiques entre les trois formations ont été dépassées par l’impératif d’un front commun, assuré de conduire la transition politique. L’attelage est inédit. Un pacte républicain entre Ennahdha et deux formations politiques de centre gauche proches ou faisant partie de la mouvance social-démocrate, relève, à l’évidence, de cette exception tunisienne. Seul fil conducteur : l’attachement déclaré des uns et des autres aux valeurs démocratiques et au socle républicain.

A partir de là, tout s’enchaine ; la transition politique se met en mouvement. Point de départ : la désignation des trois présidents. Hamadi Jebali, le premier, annonce sa candidature pour la présidence du gouvernement. On saura par la suite que Mustapha Ben Jaâfar présidera l’Assemblée constituante et que Moncef Marzouki sera à la tête de l’Etat. L’accord sera entériné le moment venu par l’AC, à l’issue de votes libres et ouverts. Après quoi, le nouveau président de la République chargera le futur président du Conseil dont le nom ne fait guère mystère de former son gouvernement. Le scénario est bien huilé : les trois présidents bénéficient d’une large majorité électorale. Fin du premier acte !

Acte II : aller jusqu’au bout de la logique partisane, tant il est vrai qu’un parti politique, porté par un élan populaire qui tient sa légitimité du suffrage universel, a vocation à gouverner. Il doit faire la démonstration de sa capacité de répondre aux attentes de ses électeurs, tout en se gardant de les décevoir…

Il est donc tout à fait normal que les partis de la nouvelle coalition gouvernementale, sous la houlette de la principale formation politique du pays, assument les choix qui sont les leurs au sein du gouvernement. L’équipe, qui sera aux commandes aura à cœur de convaincre de son sens des responsabilités et de sa culture de gouvernement. Un parti digne de ce nom ne peut s’exonérer d’une telle charge, au risque de se disqualifier. Sa crédibilité, son rayonnement et sa longévité au pouvoir dépendront de l’état de son bilan  et de la manière dont celui-ci est perçu.

Rien de surprenant dans l’attitude et la démarche du trio de tête qui se prépare à prendre les rênes du pouvoir. C’est dans l’ordre des rapports de force en présence. Pour autant, il serait bien inspiré de faire appel à des personnalités indépendantes, connues pour leur compétence et leur sens du service public. Il semble qu’il en sera ainsi. L’action d’un gouvernement gagnera en efficacité  et en adhésion populaire.

Bien évidemment, les appels d’en face ou d’à-côté pour un gouvernement de technocrates, en dehors des considérations partisanes ne résistent pas à la réalité des faits. Même s’il est dit et redit que l’AC a vocation à rédiger la Constitution sans interférence sur le pouvoir législatif on exécutif. L’annoncer aujourd’hui, c’est feindre d’ignorer les véritables enjeux des élections du 23 octobre. Les candidats, dûment étiquetés, se sont fait élire sur la base de programmes de gouvernement.


Si Ennahdha, le CPR et Ettakatol ont pris leur responsabilité gouvernementale, c’est qu’ils se sentent en mesure de réussir. Si tel est le cas, tant mieux pour le pays. Reconnaissons qu’il y a là autant d’appétit de pouvoir que de courage politique. Et pour cause. Car gouverner aujourd’hui n’est pas une sinécure, dès lors que tous les clignotants économiques et sociaux sont au rouge vif, sans perspective de surcroit de reprise de l’économie mondiale, tombée en récession et malade de la crise de la dette souveraine.


Les partis qui forment l’ossature du prochain gouvernement auraient pu passer la main, en attendant une conjoncture meilleure. Car, au regard de la gravité des défis et des enjeux économiques et sociaux, ils ne seront nullement épargnés, ils seront jugés dans l’urgence sur leur bilan en un temps très court, sans qu’ils aient beaucoup de prise  sur la réalité.

La croissance ne se décrète pas quand tous les indices d’activité des locomotives mondiales sont désespérément plats. Elle ne se conçoit pas non plus au milieu des grèves qui n’en finissent plus, des protestations endémiques, des sit-in qui se répandent comme une trainée de poudre et d’un délitement de la discipline et de la sécurité. Les zones de non-droit gagnent les entreprises, les offices et les services publics. De plus en plus de managers avouent leur impuissance. L’investissement est à la traine et l’appareil productif prend eau de toutes parts ; il subit l’usure du temps et une indifférence quasi mortelle. Sans un effort énergique d’investissement et d’innovation, les capacités compétitives du pays se disloquent et les chances de redressement de l’économie nationale s’évaporent.

La révolution de janvier 2011 a réhabilité les régions à la limite du dénuement, elle s’est indignée de la persistance et du volume des faibles revenus du bas de l’échelle salariale ; elle a aussi mis fin à un mode de gouvernance – si tant est qu’on peut l’appeler ainsi – qui a fini par provoquer d’énormes saignées dans l’appareil productif national.

Mais cela ne saurait suffire sans exhortation sur ton Churchillien: de la sueur, des larmes et du sang pour nous sortir de l’ornière et pour retrouver et dépasser nos niveaux de croissance d’avant-crise. Il faut d’énormes sacrifices – équitablement partagés – pour revitaliser une économie aujourd’hui exsangue. Il faut, assurément, un immense effort d’investissement pour transformer l’essai et honorer la promesse de démocratie et de dignité de la révolution de janvier 2011.

Mais comment impulser un tel mouvement, comment amorcer la pompe de l’investissement public et privé, en l’absence de conditions préalables, sans un climat d’affaires attractif et fort stimulant. La confiance est ce dont nous avons besoin le plus aujourd’hui pour faire tourner, à plein régime, nos entreprises. La sécurité, la paix, la sérénité sont aujourd’hui une impérieuse nécessité. Le prochain gouvernement doit d’abord déployer un trésor de pédagogie, d’ingéniosité et au besoin, appliquer la loi pour mettre fin à ces explosions d’agitation tous azimuts. La logique d’affrontement, souvent autour de questions de peu d’importance, doit céder la place à une culture de dialogue responsable. On n’aura pas assez de cette volonté d’apaisement et de réconciliation pour remonter rapidement la pente, de crainte de nous enliser pour toujours dans le bourbier du chômage, des déficits et de l’endettement.

D’immenses défis attendent le prochain gouvernement. Il ne pourra tout faire par lui-même. Et nous ne nous sentons pas en droit de lui demander de résorber dans un court laps de temps le chômage – qui atteint plus d’un actif sur cinq -, les disparités régionales, la fracture sociale, de faire redémarrer la machine économique, de relancer l’investissement, de dédommager les familles de victimes et les blessés et d’aider le secteur bancaire contaminé par une multitude d’actifs toxiques (tourisme, immobilier, industrie,…). On ne peut attendre de ce gouvernement qu’il terrasse l’inflation, qu’il améliore le pouvoir d’achat et qu’il offre dès à présent une meilleure perspective aux jeunes, si nous ne pouvons rien lui offrir en échange.

La transition démocratique a besoin d’un répit, d’une sorte d’armistice, d’un traité de paix entre partenaires sociaux, pour que rien ne vienne entraver la marche de l’économie. C’est-à-dire la reprise de la production, de l’investissement privé et public – dans l’infrastructure notamment – et des échanges avec le reste du monde.

Qu’on se le dise : l’avenir de la démocratie dépend certes de la volonté, de la foi, de l’attachement et des convictions des politiques et de la société civile, qui auront à conduire le processus de transition ; il est aussi tributaire de la force de rebond de l’économie et de sa capacité de créer des emplois et des richesses. On ne pourra distribuer que ce que l’on produira nous-mêmes, par nos propres moyens.

Dans le contexte de crise larvée dont nous n’avons pas fini de subir les effets, l’aide financière étrangère relève plus de la fiction que de la réalité. Il n’y en aura jamais assez pour nous, au regard des difficultés économiques et financières de nos principaux partenaires et amis. Signe des temps, les bailleurs de fonds se montreront, pour nous comme pour les autres, de plus en plus exigeants.

D’immenses défis attendent le prochain gouvernement. Il en a conscience. Il lui faut faire face à l’urgence et parer au plus pressé, à la montée en puissance des envies et à l’explosion des attentes. Il sera sollicité, interpellé, bousculé de partout. Il peut, bien sûr, compter sur la loyauté, l’engagement et le soutien de ses propres supporters, des milieux d’affaires et d’une importante frange de la classe moyenne aisée, soucieuse de préserver les acquis et les ressorts de la production de richesses et de valeurs. Il doit être assuré du plus large soutien possible pour que ne soit pas mis en difficulté le processus de transition démocratique. Les partis politiques, les partenaires sociaux et les représentants de la société ont aujourd’hui conscience qu’il faut se serrer les coudes et se retrousser les manches. C’est vraisemblablement de ce coté-là que viendrait l’heureuse surprise. Qui confirmera, une fois de plus, l’exception tunisienne.

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