D’une présidence à l’autre

Ce n’était, depuis quelques jours, un secret pour personne. A vrai dire, il n’y eut point de suspense au sujet des présidents et de la République et de l’Assemblée constituante même si, ici et là, on nous gratifiait, comme pour entretenir le mystère, de démentis sans grande conviction.

Le rideau est enfin tombé sur ce que nous pressentions déjà. On a eu confirmation, avant même la réunion inaugurale de l’Assemblée constituante, de l’identité des principaux intéressés.

On connaissait déjà bien avant l’annonce des résultats définitifs des élections de l’Assemblée constituante le nom du futur Premier ministre – chef du gouvernement, censé être désigné par le chef de l’Etat. Hamadi Jebali a aussitôt fait part de son ambition et de celle de son parti Ennahdha dont il est le secrétaire général, de diriger le gouvernement. Il a, dans la foulée, endossé l’habit du chef. Il était dans son rôle avant même d’exercer effectivement le pouvoir. Il a multiplié à cet effet les apparitions et les déclarations. Il est allé à la rencontre des acteurs économiques, financiers et sociaux qu’il voulait rassurer voire s’assurer les bonnes grâces. Fin du premier acte.

Retour en arrière : de son exil parisien, Moncef Marzouki annonçait, dans le tumulte de la révolution de janvier, son ambition de briguer la présidence de la République. C’est maintenant chose faite, via l’Assemblée constituante, même s’il n’était pas le seul à vouloir convoiter le poste. La décision prise au sommet du triumvirat Ennahdha, Ettakatol, CPR y sera ratifiée : simple formalité.

On sait peu de choses sur les attributions du nouveau président de la République, si ce n’est qu’on semble s’installer, au regard de l’enchainement des faits, dans un régime parlementaire à l’état pur, qui réduit considérablement les prérogatives du chef de l’Etat. Au vu des déclarations et de la posture de Hamadi Jebali, celui-ci donne à penser qu’il sera seul à la manette et qu’il incarnera à lui tout seul l’exécutif. Auquel cas, le champ d’intervention du chef de l’Etat serait réduit à sa plus simple expression. Il n’aurait ni pouvoir qui lui serait propre, ni domaine qui lui serait réservé, du moins tant que l’Assemblée constituante n’aura pas accouché d’une constitution à cet effet en particulier. Ennahdha, qui ne cache pas ses préférences pour un régime parlementaire, ne se lasse pas d’envoyer, jour après jour, des messages dans ce sens.

Le futur président de la République l’ignore-t-il ? Comment une personnalité aussi libre et indépendante se laisserait-elle enfermer dans cet étroit carcan ? Lui qui est si soucieux de peser dans les choix fondamentaux voire dans la gestion courante du pays, se laisserait-il dépouiller de telles prérogatives ?

Sans vouloir se hasarder dans des pronostics incertains, il n’est pas exclu que la cohabitation entre le chef du gouvernement et le président de la République puisse s’avérer difficile sinon conflictuelle. Le nouveau chef de l’Etat a la réputation d’avoir la détermination inflexible et le caractère trempé. Il voudrait être visible et audible et peser sur le cours de l’histoire qui se fait. Il peut paraître difficile que celui qui fut en son temps président de la Ligue des droits de l’homme, fort d’ailleurs de sa 2ème place dans la coalition gouvernementale, se contente d’un rôle qui ne soit pas à la mesure de ses ambitions, qui le confine à un relatif effacement.

Il n’est pas homme à cultiver un quelconque penchant pour l’inauguration des chrysanthèmes. Toujours droit dans ses bottes, il est peu probable qu’il plie ou qu’il se laisse dépouiller de ce qu’il croit être les attributs de sa propre fonction.

Moins problématiques et moins sujets à interprétation sont les attributs du président de l’Assemblée constituante. Celle-ci vient, à l’issue d’un vote sans réel suspense au cours de sa séance inaugurale, d’entériner le choix de la coalition tripartite. Pour autant, le poste est d’une grande importance : le président de l’Assemblée constituante est un personnage clé dans la conduite de la transition politique, au regard de la nature de l’Assemblée constituante.

Il suffit de se rappeler la vocation première de cette auguste Assemblée pour en mesurer l’enjeu démocratique. L’Assemblée a d’abord et surtout pour mission principale de donner au pays une constitution, c’est-à-dire un cadre institutionnel et un mode d’organisation de la vie politique, économique, sociale et culturelle qui consacrent les libertés fondamentales, l’Etat de droit, les valeurs républicaines et les fondamentaux de la démocratie. Un vrai big-bang sociétal et une véritable refondation politique qui enracinent pour toujours la démocratie, le droit à la différence, la justice et l’égalité des chances.

On voudrait que dans une Assemblée de cette nature, le rôle et le poids de son président soient renforcés et déterminants. D’autant que celle-ci est largement dominée par un seul parti, en l’occurrence Ennahdha, sans que cela préjuge de quoi que ce soit.

Certes, Mustapha Ben Jaâfar, du haut de son perchoir, ne peut pas à lui seul, à l’instar d’une hirondelle, faire le printemps ; il peut en revanche l’annoncer. Il mettra toute son intelligence des faits et des hommes, toute la force de conviction démocratique, le sens moral qu’on lui connait et toute son humanité dans la conduite des débats et des résolutions. Il saura, comme le ferait le militant des libertés Moncef Marzouki, prendre ses responsabilités à la moindre dérive et au moindre dérapage, fussent-ils sémantiques. Il est des lignes jaunes qu’on ne saurait transgresser. Il est déjà parvenu et il en a fait le serment. Le pire n’est sans doute pas à craindre, mais mieux vaut en parler pour prévenir doute et trouble.

Sa démarche politique qui l’a conduit, de la même manière que le président du CPR, à s’allier à Ennahdha est souvent incomprise quand elle n’est pas ouvertement critiquée. Seul l’avenir est juge en la matière.

S’ils réussissent dans cette entreprise, s’ils parviennent à inscrire d’une manière durable et définitive la Tunisie dans le mouvement de l’histoire, de la démocratie, des libertés, de la modernité, Mustapha Ben Jaâfar et Moncef Marzouki, auront fait preuve d’une lucidité, et d’un courage politique comme nul autre pareil.

S’ils échouent, ce qui signifie en clair qu’ils finiront par subir la loi de plus fort, ils auront failli. Et ils seront lourdement sanctionnés. L’histoire ne pardonne aucun écart de ce genre. Dans le mécano politique dans lequel ils se sont inscris avec Ennahdha, ils ont pris leurs responsabilités. Prions pour eux pour qu’ils réussissent dans leur pari démocratique.

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