Sadok Ben Jomaa n’est plus

Sadok Ben Jomaa n’est plus
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Il s’était toujours illustré par son immense talent certes, mais aussi par son franc-parler à haut risque, son sens de la répartie et un souci d’humilité qui tranche avec le caractère trempé, plus d’une fois politiquement incorrect. Sadok Ben Jomaa, puisque c’est de lui qu’il s’agit, n’avait qu’une seule crainte; celle de faillir aux idéaux et aux valeurs qui sont les siens. Il vient de nous quitter en pleine construction démocratique.

A quelque niveau de responsabilité qu’il fût: haut cadre de l’Administration, ministre, président du Conseil de l’ordre des ingénieurs, d’association de développement régional, déjà, de commission nationale de réflexion sur des questions éminemment stratégiques, cet homme à la tête bien pleine et bien faite, ne s’est jamais départi de son sens de la mesure et de sa liberté de ton et de propos.

En politique, dans le champ public, comme dans la sphère privée, à chacune de ses traversées du désert et de ses retraites voulues plus que subies, il gardait  la même stature sans jamais se rabaisser. Aucune concession qui puisse écorcher sa dignité et l’opinion qu’il se faisait de lui-même.

L’enfant terrible de la classe politique de l’âge d’or de la République, qui a osé dire non au puissant Bourguiba, a toujours su défendre ce que l’homme a de plus précieux, précisément son humanité. Il s’était même solidarisé, alors qu’il était ministre, avec ses collègues ingénieurs dans leur mouvement de grève. De quoi défrayer la chronique!

De son île natale, il a gardé le goût de la simplicité, de la convivialité, de la proximité et la sagesse du terroir. Cet ingénieur, formé dans les grandes écoles françaises, ne s’est jamais coupé de ses origines, même s’il ne dédaigne pas pratiquer les arcanes du pouvoir. Il n’élève jamais la voix, mais il réprime par le sourire et ne laisse jamais passer ce qui lui paraît excessif, injuste ou incorrect.

C’est plus d’une fois, vers lui, que l’on se tournait chaque fois qu’il fallait, dans ses secteurs de prédilection, remettre les choses à l’endroit, revenir aux vrais fondamentaux d’une saine gouvernance. Il a toujours su prendre ses responsabilités, il a vite rompu avec la pensée et le parti uniques et s’est prématurément engagé dans une logique de rénovation politique plus conforme à l’air du temps et aux exigences démocratiques.

Son parcours ne pouvait dès lors être linéaire. Il était fort vallonné. Ce dont il s’accommodait car il était toujours dans la réflexion, le mouvement et l’action où qu’il fût. Les soubresauts de la politique n’ont jamais entamé sa détermination d’aller de l’avant dans la voie qu’il s’était choisie et tracée.

Sa bonhomie quasi légendaire masquait mal, au fond, une incroyable exigence intellectuelle et une grande rectitude morale. Sa loyauté envers ses amis, sa fidélité aux siens a dépassé nos propres frontières. Son dernier combat, avant même qu’il ne soit lui même confronté à la maladie, fut la solitude que lui causa, il y a quelques années, le décès de son épouse. Il souffrait en silence et il ne s’était jamais remis de ce coup du sort.

 

Son dernier grand fait d’armes fut ce haut moment de réflexion, à la Cité des sciences, quand il présida une impressionnante commission nationale sur l’innovation, la productivité, l’investissement et l’emploi. Il était au sommet de son art. Et cela n’a échappé à personne. ” L’innovation, l’excellence, sinon rien “, disait-il. La perfection, la rigueur dans la pensée et dans l’action et bien sur cette incroyable envie de faire gagner cette Tunisie, qu’il aimait du fond du cœur, prenaient chez lui tout leur sens. Il s’y était pleinement investi dans cette ultime réflexion collective, comme pour soulager sa propre peine et celle des sans emplois et des jeunes à qui il s’est toujours ingénié à donner une vraie perspective. Il ne pouvait s’empêcher de parler avenir, pour s’être pleinement engagé dans la construction de ce pays et pour avoir assumé avec courage, quatre décennies durant, les responsabilités qui furent les siennes.

 

Sadok Ben Jomaa s’en va cette fois-ci pour un long voyage. Il tire sa révérence après que le pays vient d’élire son Assemblée constituante, prélude à une Deuxième République expurgée des scories du passé. Il n’en espérait pas moins. Puissent ses enfants, ses frères et sœurs, ses parents et ses amis se consoler de ce bel hommage révolutionnaire.

 

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