Démocratie

Hédi Mechri: Démocratie
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Le rideau est tombé sur les élections de l’Assemblée nationale constituante. Au-delà des réactions de joie, de déception voire d’amertume que suscitent les résultats du vote chez les uns et les autres, un sentiment domine : la fierté d’un peuple qui en est le principal vainqueur. Ce grand peuple de Tunisie a su faire la démonstration de son intelligence politique, de sa maturité et de son sens des responsabilités.

La campagne électorale fut d’une grande dignité. Pas de dérives de nature à entacher ces élections alors que plus d’une centaine de partis politiques et autant de listes indépendantes étaient pour la première fois en compétition. On n’a pas eu à déplorer des dérapages sémantiques ni de graves incidents. Pas de guerre de mots qui prêteraient à conséquence. Moins en tout cas que les passes d’armes qui opposent souvent, avec plus de virulence, les adversaires politiques du nord de la Méditerranée.

Au final, ces élections ont donné de la Tunisie l’image qui aurait dû être la sienne depuis fort longtemps. Une affluence record, au-delà de toute espérance. Les files humaines s’étiraient sur plusieurs centaines de mètres sans que cela n’indispose personne ni ne provoque – ce qui est assez inédit – la moindre perturbation. Personne ne trouvait l’attente trop longue pour écorner son sens civique. L’atmosphère était détendue et sereine, malgré l’importance de l’enjeu électoral. Les Tunisiens, jeunes et moins jeunes, avaient conscience d’être, ce jour-là, au rendez-vous de l’Histoire. Le 23 octobre a été, à l’évidence, un moment très fort de la vie nationale. Ces élections, libres et transparentes, ont réconcilié les Tunisiens avec la politique. Ils sentaient sortir des urnes, au-delà d’une nouvelle configuration du paysage politique, une démocratie en construction, une nouvelle république en gestation et un pays en devenir.

Les Tunisiens ne s’y sont pas trompés. Ils y ont vu émerger, à l’issue du vote – quoique avec 3 jours de retard dont on aurait pu et dû faire l’économie – une Tunisie multi-partite, plurielle, riche de ses différences et de sa diversité, qui ose enfin, sans s’exposer au courroux du pouvoir, revendiquer et afficher son droit à la différence. La révolution du 14 Janvier 2011 est passée par là.

Pour la première fois depuis plus d’un demi-siècle, les Tunisiens se sont rendus aux urnes, assurés qu’ils étaient que rien ne viendrait altérer, modifier et travestir leur vote. Chacun était comptable de sa propre voix sans qu’aucune force visible ni occulte ne la confisque : on y va et on assume. Sans cette liberté de voter, il n’y aura point de respect du verdict des urnes. Voter librement, en cohérence avec ses idées et sa conscience, est aussi un engagement moral majeur.

La compétition politique, dans la perspective d’échéances électorales transparentes et démocratiques, positionne la plupart du temps le débat là où il doit être, au centre des préoccupations nationales, en l’expurgeant de ses extrêmes, de tout ce qui est excessif et donc insignifiant. Elle le focalise à raison sur les principaux enjeux politique, économique, social et culturel.

L’élection de l’ANC n’a pas dérogé à la règle. A cette précision près que les programmes des partis politiques en campagne ont pris le dessus sur ce qui aurait dû être leur projet de société. Sans doute à cause de la particularité de cette élection, de leur état d’impréparation, sans doute aussi à cause de la similitude des projets inspirés par les mêmes principes généraux de droit, de liberté, de dignité et de démocratie.

Démocratie et multipartisme

On attendait, certains craignaient même, plus de singularité d’Ennahdha. Il n’en fut rien, à cause vraisemblablement des multiples références au modèle turc qui a les faveurs d’Ennahdha. Et c’est tant mieux. C’est sans doute l’une des plus grandes victoires à mettre au crédit de ses dirigeants. On a cru comprendre qu’ils n’ont plus rien de comparable avec les mouvements religieux qui ont pour objectif de vouloir islamiser la modernité. On retient, de leur discours, une réelle volonté de moderniser l’islam, signifiant ainsi que la démocratie a de beaux jours devant elle. Le corpus doctrinal de Ghannouchi, Jebali, Dilou, Bhiri, pour ne citer que ceux-là qui affichent leur attachement à l’islam et aux valeurs républicaines, est-il soluble dans la démocratie ? On le saura à l’épreuve des faits et du pouvoir, mais pour l’heure, on n’a aucune raison d’en douter. C’est pourquoi les Tunisiens qui n’ont pas voté pour Ennahdha – qui s’impose aujourd’hui et de loin comme la principale formation politique – n’éprouvent pas, en tout cas ne manifestent pas, de fortes inquiétudes. Le Mouvement s’est arrogé 41,47% des voix, soit 90 sièges sur les 217 que comptera la Constituante. C’est l’annonce d’un véritable tournant de la vie politique tunisienne, pour qui démocratie rime, désormais, avec multipartisme et équilibre des forces en présence.

Ni tsunami politique, ni même coup de tonnerre. Le discours rénové, moderne, clair, précis, pratique d’Ennahdha, qui a multiplié de surcroît les gages de respect des libertés individuelles et publiques, a fini par rassurer et séduire au-delà de son propre camp. Son programme économique, en dehors des effets d’annonce propres au climat électoral, n’est pas pour déplaire aux chefs d’entreprise. Le mode de régulation fiscale et sociale emprunte à la fois au modèle d’Etat-providence et à la politique de l’offre, en stimulant l’investissement par la baisse de la fiscalité. Il fait la part belle aux investisseurs étrangers, promet aide et appui au secteur… touristique, prône l’ouverture et une plus grande insertion de l’économie tunisienne dans la mondialisation. Les économistes libéraux et les keynésiens ne renieraient pas un tel programme.

Ennahdha a surfé sur la vague des mécontentements et des frustrations des Tunisiens laissés sur le bord de la route ou qui ont à peine profité des fruits de la croissance, qui a eu pour effet, faute de volonté de régulation, d’enrichir les plus riches et d’appauvrir les plus pauvres. Elle n’avait même pas besoin du levier de la religion pour les gagner à sa cause. Elle a su tenir le discours qu’ils espéraient et elle a fait les gestes qu’ils attendaient d’elle. Elle a su fédérer et rassembler sous sa bannière les damnés de la terre ainsi qu’un lumpen prolétariat (sous-prolétariat, ndlr) qui s’est révélé bien plus nombreux qu’on ne l’imaginait. Les classes moyennes n’étaient pas en reste, victimes qu’elles étaient d’un implacable engrenage de paupérisation, en raison de la stagnation toute relative de leur pouvoir d’achat. Beaucoup se sont reconnus et se sont identifiés au discours d’Ennahdha qui promet de réhabiliter les valeurs morales, d’assainir la vie publique et d’assurer la promotion sociale de tous. Il n’est jusqu’aux plus grandes enseignes patronales qui se soient laissées séduire par ce discours ; elles lui ont réservé un accueil pour le moins favorable…

Besoin de changement

Il y avait, à l’évidence, un énorme besoin de changement. Les formations politiques qui ont fait campagne sur le thème de la rupture ont eu grâce aux yeux des électeurs. Les Tunisiens avaient envie d’un nouvel appel d’air, de nouvelles figures, d’un nouveau discours. Ils cherchent à solder une fois pour toutes les comptes du passé, ils ont accordé au besoin une prime électorale aux persécutés d’hier, qui ont enduré prison, privation et souffrance. Ils veulent que s’ouvre une nouvelle page de l’histoire de la Tunisie contemporaine. Cette Tunisie qui se révèle telle qu’en elle-même, plus conservatrice qu’on la croyait, plus soucieuse de son identité et des valeurs morales, refusant la corruption, les inégalités et l’injustice sociale.

Elle ne veut plus – et elle l’a fait savoir massivement – de ces délits politico-économiques et de ces mariages incestueux entre acteurs politiques et décideurs économiques qui ont gangrené l’économie et la société. Ennahdha – sans être la seule – a fait de cette exigence morale et éthique son principal credo. Elle en retire aujourd’hui les dividendes.

Ennahdha aux commandes du pouvoir, à la tête d’une coalition qui regroupera selon toute vraisemblance, Ettakatol et le CPR, en attendant que d’autres rejoignent cet attelage pour donner plus de chair à un « gouvernement d’union nationale » ? Ce scénario n’effraie plus personne. Mieux, les Tunisiens l’ont déjà intégré. A charge pour ce gouvernement qui sera sans doute dirigé par son SG Hammadi Jebali, de conduire avec doigté la transition, au milieu d’innombrables contraintes et de l’incertitude mondiale. Il lui faut – sans grande marge de manœuvre – préserver la paix civile, la sécurité et la stabilité, redresser l’économie nationale, relancer la production, l’investissement, l’emploi, tempérer les revendications sociales, endiguer les déséquilibres internes et externes, lutter contre l’inflation, contenir la dette et mobiliser des ressources financières qui font cruellement défaut.

Le prochain gouvernement est confronté, sans doute plus que son prédécesseur, à l’impérieuse nécessité de restaurer la confiance des investisseurs, en multipliant déclarations, faits et gestes et en envoyant des signaux pour rassurer les marchés et faire en sorte qu’on ait un meilleur climat d’affaires. La raison en est simple : sans grande visibilité des entreprises, l’économie nationale n’ira pas loin. L’attente des exclus du marché du travail, les jeunes en particulier, comme celle des régions démunies qui ont fourni ses plus gros contingents à Ennahdha, a des limites. Aucune promesse, ni aucun serment ne résisteront à la déception et à la colère de celles et de ceux qui n’en pourront plus d’attendre. Ennahdha – et ses partenaires au gouvernement – n’a pas d’autre alternative que de réussir. Elle s’est mise en situation de gouverner le pays après qu’elle ait promis une vaste perspective aux jeunes et moins jeunes, frappés d’exclusion ou victimes d’injustice sociale. On sait ce que valent les promesses électorales. Ce gouvernement – autant dire Ennahdha – ne pourra pas tout faire, mais il doit nécessairement convaincre de la pertinence de ses choix et de la crédibilité de son action. C’est là-dessus qu’il sera jugé et sanctionné.

Atouts vs handicaps

Le prochain gouvernement a plus d’atouts que de handicaps : il a la légitimité populaire qui l’autorise à engager les nécessaires réformes – marché du travail, fiscalité, change… – pour relancer l’investissement et l’économie. Il bénéficiera du choc et du stimulant démocratiques et il part avec, sinon les faveurs, du moins la neutralité bienveillante des Tunisiens. Le plus important est qu’il capitalisera sur le dévouement et le sens du service public de l’Administration qui fut de tout temps un véritable bouclier national. Cette technostructure humaine, souvent décriée à tort et rarement honorée, est à elle seule un gage de réussite pour tout gouvernement bien intentionné, transparent dans ses choix, juste et honnête dans sa démarche et clairvoyant dans sa vision de l’avenir et de la réalité du monde contemporain.

Ennahdha hérite aujourd’hui d’une économie qui a déjà touché le fond, à la suite de la désorganisation post-révolution. Signe encourageant, celle-ci amorce, depuis le second semestre de l’année, une remontée qui promet d’être longue et lente, en raison de la récession économique mondiale qui pointe déjà à nos frontières. Il n’empêche! L’économie est, sans conteste, en ordre de marche. La première formation politique, qui sera bientôt aux responsabilités gouvernementales aux côtés de ses alliés d’Ettakattol et du CPR, doit impérativement calmer l’impatience de celles et ceux qui ont été saturés de promesses dans les limites du possible. Elle aura du mal à invoquer, en cas d’échec, l’insuffisance des moyens, l’hostilité des agences de notation ou le dramatique bilan dont elle a hérité. Il y a une limite à opposer au droit d’inventaire. D’autant que pour la première fois dans notre histoire récente, il y aura des formations politiques et des organisations syndicales qui sont bien déterminées à s’installer dans leur rôle respectif d’opposition et de contre-pouvoir. C’est le nouveau visage de la démocratie locale, sans quoi on retomberait dans les travers de l’ancien système qui s’est perverti, dévoyé, faute d’une opposition forte, crédible, se préparant en permanence à l’alternance politique et à l’exercice du pouvoir. La démocratie a autant besoin des premiers que des seconds.

Un gouvernement d’union nationale n’a pas que des vertus. Il a aussi l’inconvénient, quoiqu’on en dise, d’occuper à lui tout seul toute l’offre politique. Il assèche ainsi l’espace réservé en démocratie à l’opposition, en le vidant de toute velléité de contestation politique. La transition démocratique voudrait que l’on enracine d’abord la démocratie dans notre mode de pensée et de comportement et dans notre style de vie. La démocratie, notre objectif final, est la règle, le consensus en est l’exception.

On aurait tort de croire que celui-ci est soluble à tous les coups dans celle-là. On voudrait voir, et c’est le principal enseignement de la révolution de Janvier 2011, le gouvernement gouverner. Et les partis d’en face faire valoir leur droit à l’opposition. Le pays y gagnera en crédibilité, en efficacité et en notoriété.

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