Jeux d’influence et jeux de pouvoir

Hédi Mechri

On a peine à l’imaginer : la situation parait pour le moins surréaliste. Le parti donné largement vainqueur procède avec ses alliés, ou présumés comme tels, à des consultations pour la formation du prochain gouvernement après avoir désigné son candidat à la tête du gouvernement et avant même que les résultats définitifs du scrutin du 23 octobre ne soient proclamés.

On comprend que le parti Ennahdha porté par un véritable raz-de-marée humain puisse trouver bien long le temps du dépouillement des votes, pour tempérer  davantage son désir de s’installer aux commandes du pouvoir. Il n’empêche ! Car on reconnait à cette formation de bien meilleures qualités. Sa patience et l’humilité, dont elle a fait preuve jusque-là sont légendaires. Ennahdha a su construire son succès au fil des décennies, sans manifester une impatience toute particulière à vouloir conquérir le pouvoir. Sans donner à penser qu’elle n’a que cela en tête.

C’est pourquoi on s’explique mal cette hâte inhabituelle chez les dirigeants d’Ennahdha à déclarer intempestivement leur intention de postuler à la direction du gouvernement –Premier ministre en tête – avant même que la commission indépendante chargée des élections ne se soit prononcée. Autant dire avant d’être officiellement félicités par leurs adversaires politiques républicains, qui se sont inclinés avec beaucoup de dignité devant le verdict des urnes qui a consacré le leadership d’Ennahdha.

En prenant acte et en saluant, comme ils l’ont fait, la victoire d’Ennahdha, ils ont par la même occasion reconnu leur propre défaite fut-elle relative. Cette attitude, à l’instar des grandes démocraties, signe pour ainsi dire l’entrée de la Tunisie de plain pied  dans le jeu démocratique. Il y a là tout le sens civique d’un pays et sa maturité politique. Il apporte la démonstration qu’il est depuis longtemps apte à pratiquer la démocratie et à se projeter dans le mouvement de liberté qu’a connu le monde au cours de ces vingt dernières années.

Mais, il y a loin de la demande et du désir de démocratie d’un pays à la consécration de celle-ci dans les faits jusqu’à en faire une institution durable, inaliénable, et pour tout dire inviolable, surtout par ceux-là mêmes qui en profitent, c’est-à-dire ceux et celles qu’elle a porté au pouvoir. S’il faut s’incliner devant l’évidence que constitue la majorité, le respect de la minorité, autrement que par les mots, est fondamental dans la construction de l’édifice démocratique. La démocratie, c’est d’abord une éthique, une valeur universelle et sans doute la forme la plus achevée de l’élégance humaine, sans laquelle la démocratie ne serait pas ce qu’elle est.

En politique, il n’est aucun geste qui soit gratuit, qui ne soit porteur de sens. Annoncer le nom du prochain Premier ministre avant même que l’Assemblée constituante ne se soit réunie et n’ait désigné le futur président de la République a, à l’évidence, d’autres motivations que de vouloir gagner du temps. Et que, le postulant au poste de chef de gouvernement en l’occurrence si Hammadi Jebali, par ailleurs fort respectable, ose se permettre d’évoquer les noms de possibles sinon de probables présidents est bien plus qu’une maladresse politique. Cette démarche n’est pas dénuée de signification.

Point besoin d’être clerc pour décrypter le message. On peut y voir une indication sur les préférences du parti politique  aujourd’hui majoritaire qui pèsera de tout son poids et de son influence dans l’élaboration de la Constitution. Cela préfigure-t-il d’un système politique articulé autour d’un régime parlementaire ? On voudrait croire que l’Assemblée constituante ait plus de liberté de choix et qu’elle n’ait pas à subir l’hégémonie d’un groupe, aussi bien intentionné soit-il. Si on ne peut l’affirmer avec certitude, on ne peut non plus, à la faveur des déclarations des uns et des autres, exclure une telle éventualité. On aura un début de réponse à la manière dont on procédera à la désignation du chef de l’Etat. Et plus encore à la façon dont on précisera ses propres prérogatives.

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