“Une journée mémorable”

La file d'attente devant l'école d'Al-Manar. © Julie Schneider
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« On va marquer l’Histoire ». L’index gauche coloré à l’encre bleue, la mère de Khansa, sourire aux lèvres, sort de l’école primaire d’Al-Manar 1. En ce dimanche 23 octobre, les écoliers ont laissé place à des centaines de citoyens venus élire les 217 membres de l’Assemblée constituante. Khansa, un chapeau de paille sur la tête, est « arrivée en retard », à 8h20. Dès 6h30, les plus vaillants étaient devant les grilles censées ouvrir à 7 heures.

Seule tête de liste connue, Radhia Nasraoui, avocate et militante des droits de l’Homme, arrive sur les lieux vers 10h, suivie d’une dizaine de journalistes. Célèbre pour son militantisme, elle représente Alternative révolutionnaire, soutenue par le PCOT. Sur tout le territoire tunisien, 1.517 listes ont été présentées.

Pour Radhia Nasraoui, « c’est une journée mémorable. Les Tunisiens veulent voter, alors qu’avant ce n’était pas le cas. Tout était falsifié et ils savaient que dans tous les cas, Ben Ali récoltait 99% des voix. C’est la fin d’un cauchemar ». Une « journée mémorable » que son mari a bien failli manquer. Pour l’anecdote, Hamma Hammami, le président du PCOT, a cru une partie de la matinée ne pas pouvoir voter: il s’était présenté avec son passeport et la photocopie de sa carte d’identité. Ce qui n’était pas suffisant. Finalement, après une heure de recherche, il est revenu avec ce petit sésame.Dans le bureau de vote, les journalistes présents dans la salle de classe empêchent les observateurs, agacés, de vérifier le bon déroulement de la procédure : signer le registre, tremper l’index gauche dans de l’encre indélébile avant de se retirer derrière l’isoloir et insérer, par la suite, le bulletin dans l’urne sous l’œil avisé de l’assesseur. Des observateurs d’Ofiya, mais aussi de la Ligue des droits de l’Homme, de Mourakiboun, de l’ATD étaient assis sur des chaises disposées sous les tableaux noirs des salles de classe. A leurs côtés, ceux de partis politiques, comme le PDM ou Ennahdha qui avait, lui, placé un de ses pions dans chaque bureau de vote, montrant par là-même sa supériorité numérique.

Encombrement

A 12h30, Khansa pénètre à peine dans la première salle. Il aura fallu quatre heures à cette jeune femme pour atteindre l’urne au couvercle rouge, alors que devant les bureaux 3 et 4, la file d’attente est inexistante. Pourtant, personne ne s’énerve et l’ambiance est bon enfant. Le déséquilibre entre les bureaux est flagrant: près de 900 personnes sont inscrites dans chacun des trois premiers bureaux, contre moins de 300 dans le quatrième. « Ceux qui sont inscrits dans le bureau numéro 1, par exemple, sont ceux qui sont allés choisir leur centre de vote en premier. On peut supposer que les plus motivés pour s’inscrire sont aussi les plus motivés pour aller voter », analyse un observateur d’Ofiya. Pour ce premier vote libre de la Tunisie, le corps électoral est estimé à 7,2 millions de personnes. Quelque 4,1 millions s’étaient volontairement inscrits sur les listes électorales. Selon les premières estimations, ils auraient été près de 90% à se rendre aux urnes et ceux qui n’avaient pas pris la peine de s’enregistrer pouvaient se diriger dans l’un des 1.000 bureaux de vote à travers tout le pays, dont 10 ouverts au Lycée d’El Menzah. Seule une cinquantaine de personnes s’ étaient rendues au bureau numéro 10 de ce centre, à la mi-journée, sur les 1.400 recensées.

Pour ce père de famille, cette élection est « un test. Elle va dessiner le paysage politique tunisien, poursuit ce formateur en télécommunications. Les gens attendent qu’une vie politique se mette en place. La plupart d’entre eux n’ont jamais voté », à l’image de ce couple de personnes âgées qui une fois sortis sont applaudis chaleureusement. Ou encore de ce père de famille de 58 ans, venu avec sa fille Emna, 21 ans.

Dans l’école municipale de Cité Ettahrir, les enfants jouent dans la cour. Hommes et femmes font la queue séparément. « Ce sont les citoyens qui ont voulu que ce soit ainsi », assure la personne à l’entrée. Même scène à cité Ettadhamen, où l’affluence est importante en fin de journée. « Cela fait 5 heures que j’attends, déclare Fadel, à l’entrée du bureau numéro 1. C’est la première fois que je vote, je n’aurai jamais voulu rater cela ». Devant le bureau de vote numéro 3, l’impatience se fait sentir : il est 18 heures et le bureau est censé fermer une heure plus tard. Des centaines de personnes sont encore à l’extérieur, dans l’attente de glisser leur bulletin dans l’urne. « Il faut aller plus vite ! Nous aussi, nous voulons voter », s’écrit une femme au loin. Face à l’affluence, certains bureaux de vote dans le Grand Tunis ont été fermés à 22h.

Le dépouillement n’a commencé que tard dans la soirée et a duré parfois longtemps. Mais les militants du CPR et d’Ennahdha savouraient, dès dimanche soir, l’issue de ces élections. Selon les informations recueillies par certains observateurs de ces partis politiques présents dans des bureaux de vote (en France notamment), le mouvement islamique et le parti de Marzouki enregistreraient chacun près de 20% des voix et se trouveraient en tête avec Ettakatol et le PDP. Les premiers résultats officiels sont attendus mardi matin.

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