L’enjeu démocratique

Hédi Mechri: L’enjeu démocratique

La compétition politique a ceci d’extraordinaire qu’elle unifie le pays, plus qu’elle ne le divise. Elle a cette vertu de faire coexister les extrêmes. Les anathèmes, les invectives, les vociférations idéologiques d’un autre âge chargent le paysage mais n’altèrent pas outre mesure le climat politique. On s’extirpe à coup de mots à distance mais au final, tout le monde s’incline devant la loi des urnes.

Les lignes, on le voit, bougent, évoluent ; il arrive même qu’elles se croisent. Les barrières tombent sous la pression de l’opinion publique. Tout ce qui est excessif devient insignifiant, risible et donc répréhensible, aux yeux de l’immense majorité des Tunisiens, seuls juges aujourd’hui en la matière.

Le vent de liberté qui souffle – souvent par brusque rafale – sur le pays l’a désenclavé politiquement, en attendant une plus grande porosité économique qui fera bénéficier les régions de l’intérieur de l’effort de l’investissement national.

La révolution de janvier 2011 a ôté le voile sur les régions de l’intérieur qui concentraient toute la misère d’un pays fracturé en deux. La Tunisie d’en haut découvrit avec effroi, par l’image, celle d’en bas. Le choc était terrible, et n’a pu être surmonté que par la ferveur démocratique du moment et sa promesse de lendemains meilleurs. Depuis, les régions, n’ont jamais manqué de se rappeler au bon souvenir des gouvernements qui se sont succédés, des politiques en campagne et des nouveaux centres de pouvoir annexes ou parallèles (Haute instance…).

L’élection de l’Assemblée nationale constituante a inversé le mouvement. Ce sont les politiques en quête de voix et de  sympathisants qui partent à la conquête des régions. Difficile de dire qui des deux découvre l’autre. L’échange, même limité, est utile. Sauf que les régions, longtemps abusées, ne veulent plus se contenter de promesses qui ne tiennent pas la route. Elles sont globalement tellement excessives, insensées et irréalisables qu’elles perdent toute crédibilité. Inutile de chercher à les chiffrer, l’exercice est hors de portée, au regard de nos propres échelles de mesure. De partout, s’élève le même son de cloche: demain, on va ratisser et distribuer gratis. Ces promesses sont si décalées, si éloignées de la réalité qu’elles n’engagent personne, pas même celles qui les écoutent. Elles ne font pas rêver nos compatriotes qui ont le sens du réel, si ce n’est qu’elles nourrissent les suspicions et jettent le discrédit sur la classe politique.

L’offre politique n’a jamais été aussi diversifiée, aussi variée, aussi large, sans aucune discontinuité dans ses fondements et dans sa vision du monde contemporain. Il n’est aucune strate du spectre politique qui ne soit affirmée. Encore que la multiplicité des idéologies, des courants et des sensibilités masque d’énormes zones de redondance. La politique n’est pas que l’expression de convictions: les égos personnels sont aussi de la partie. Mieux vaut, pour certains, être le numéro un d’un parti qui ne dépasse pas une poignée de personnes que figurer à la deuxième place d’un vaste rassemblement qui compte. Le temps fera son effet, la sélection naturelle est déjà à l’œuvre. Le scrutin du 23 octobre remettra les pendules à l’heure et mettra fin à une atomisation  politique pour faire émerger un multipartisme conséquent qui ne soit pas débridé et contreproductif.

Il y a fort à  parier que l’offre politique finira par s’ajuster à la demande sociale et au désir des Tunisiens d’être majoritairement gouvernés au centre.

Nécessité fera loi. Celles et ceux des heureux élus qui seront sur la ligne d’arrivée savent ce qu’on attend d’eux et ce que la jeunesse de ce pays est en droit d’exiger d’une assemblée qui portera les espoirs de tout un peuple. Pour l’heure, malgré quelques sorties de route et de vrais alertes, l’attelage républicain, même fragilisé, n’a pas cédé. On aborde la 1ère marche d’une longue  montée de transition démocratique.

Nous allons enfin pouvoir voter librement. Les Tunisiens, dans leur ensemble, n’y voient qu’une signification: la rupture avec le passé et une certaine forme de dignité et de reconnaissance personnelle, dès lors que chaque voix compte pour de vrai. De quoi reléguer au second plan le rôle de la Constituante, la durée de son mandat et son pouvoir effectif, pourtant exorbitant. Se sentent-ils en capacité d’infléchir de nouveau le cours de l’Histoire s’il venait à être détourné de sa trajectoire ?

Les membres de cette Assemblée, pour légitimes qu’ils puissent être, savent d’expérience ce que peut le peuple. Quand il veut, il peut, et donc il doit. L’avertissement vaut pour tous « les délinquants politiques ».

Il n’y a pas que les partis qui se pavanent avec leurs programmes électoraux. Tous les Tunisiens ont droit au chapitre et ont le leur, qui résume leurs attentes, leurs espoirs et leurs exigences. Il se décline en lettres gravées sur le marbre, en soif de liberté, de justice, de démocratie et de dignité. La stabilité, la sécurité, la croissance économique, le droit au travail, au logement, à la santé, au développement et à une vie décente sont au cœur de leurs préoccupations et de leurs revendications. L’Assemblée nationale constituante serait bien inspirée de forcer sa capacité d’écoute.

Nous allons, au lendemain du 23 octobre, vivre un tournant, un moment crucial de notre histoire, où la désignation par l’Assemblée constituante de l’équipe gouvernementale de salut et de redressement national est toute aussi décisive que le choix d’un cadre institutionnel qui définit, pour l’avenir, notre nouvel horizon politique. Le seul mandat qui vaille, aux yeux des électeurs, est celui de préserver la paix civile et la concorde nationale, d’amorcer la pompe de l’investissement et la machine à fabriquer la valeur ajoutée, la richesse, les emplois, et à éradiquer la pauvreté et la misère. Au moment où, de partout, s’élèvent de sérieuses menaces sur l’économie mondiale.

La récession frappe aux portes de l’Occident et plombe déjà les économies de la zone euro, notre principale locomotive. Dans ces conditions, l’Assemblée qui sera déjà à l’œuvre fin octobre, sera vite placée face à ses responsabilités.

Rien ne dit qu’elle n’aurait pas la lucidité et la sagesse de faire appel aux personnes les mieux indiquées, hors de toute considération partisane, pour conduire la transition économique et sociale quand les principaux indicateurs économiques et sociaux sont au rouge, au milieu d’une terrible tempête financière internationale et par vents mondiaux contraires. C’est la menace du chaos qui justifie l’espoir et même la confiance dans une issue favorable.

Prions pour que cette task force soit, sans transition aucune, aux commandes. Avec la bénédiction de l’ANC qui enverrait aussi un message fort et sécurisant au peuple de Tunisie, à nos amis et alliés et aux investisseurs étrangers qui n’en  peuvent plus d’attendre. Elle réaffirmera à la fois son sens de responsabilité, sa maturité politique et son attachement à l’unité nationale. C’est aussi son devoir. Sans quoi, elle prendrait le risque de s’attirer de graves critiques et de s’exposer à de sérieux revers.

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