“Un patron de presse a le devoir de résister aux pressions”

Lors de sa visite à Tunis pour l’inauguration du bureau de Reporters sans frontières en Tunisie le 12 octobre, Jean-François Julliard, le secrétaire général de l’organisation non gouvernementale explique que la liberté de la presse est encore « fragile » en Tunisie.

>L’Economiste Maghrébin: Depuis le départ de Ben Ali, considérez-vous que la liberté d’expression soit acquise en Tunisie ?
>Jean-François Julliard: Les choses sont encore fragiles. Par exemple, aujourd’hui (le 12 octobre) Hamma Hammami est en Une du quotidien La Presse. Cela était impensable l’an dernier. On peut dire qu’une certaine liberté de la presse a été retrouvée.
Mais les lois n’ont pas encore été adoptées. Le code de la presse est toujours en attente. Et il y a des cas de censure sur Internet. Sans parler de l’affaire Nessma TV qui montre que des groupes ne sont pas tolérants à la critique.

>L’Economiste Maghrébin: Concernant l’affaire Nessma TV. La Tunisie est un pays où la religion a une place importante et reste un sujet sensible. La diffusion de Persépolis par la chaîne de Karaoui peut être perçue par certains comme une provocation. La liberté de la religion est-elle incompatible avec la liberté de la presse?
>Jean-François Julliard: Dans ce cas, la liberté de la religion va à l’encontre de la liberté de la presse. On a le droit de critiquer la religion. Et je dirai même plus que je comprends que la diffusion de ce film par Nessma TV ait pu choquer les gens. Mais de là à mettre le feu…
Mais ce qui est inquiétant dans cette affaire c’est de voir le patron de Nessma s’excuser. Une fois qu’il a fait ce choix, il aurait dû l’assumer. Il s’agit d’un choix éditorial, il a été fait ! Il n’aurait pas dû s’excuser car il a donné raison aux protestataires. La crainte maintenant et qu’il s’autocensure dans la programmation. Un patron de presse a le devoir de résister face aux pressions. A chaque fois qu’il recule, il laisse un peu plus s’infiltrer la censure.

>L’Economiste Maghrébin: La loi sur le code de la presse n’a pas encore été votée. Comment comptez-vous et pouvez-vous agir ?
Jean-François Julliard: Contrairement à il y a un an, on peut travailler avec le gouvernement maintenant. Nous faisons des propositions et des recommandations aux autorités. Concrètement, nous avons clairement dit que la loi relative à la presse n’allait pas assez loin. Deux points ont principalement retenu notre attention : celui de la protection des sources et celui des bloggueurs. Concernant la protection des sources, la loi idéale est la loi Belge où il est clairement spécifié qu’on ne peut pas porter atteintes aux sources sauf si cela met en danger un Etat ou un individu. Par exemple, si un journaliste publie un article sur un attentat à venir, la loi l’oblige à révéler sa source. En revanche, s’il a des informations sur cet attentat après qu’il ait eu lieu, la loi protège la source.
Pour ce qui est des bloggueurs, ils ne sont même pas mentionnés dans la loi. Aujourd’hui, les bloggueurs ne peuvent pas se référer à cette loi pour protéger leurs sources. Ils ne sont pas considérés comme des journalistes. Nous sommes clairement en désaccord. En outre, cette loi ne tient pas non plus compte des médias en ligne. On ne sait pas ce qu’il en est pour eux. Il est dommage que les autorités ne soient pas allées  jusqu’au bout…

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