“Nous avons confiance au citoyen tunisien et en sa maturité”

Mohamed Lamine Kaouech:“Nous avons confiance au citoyen tunisien et à sa maturité”
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Le 14 janvier 2011, une date qui sonne comme la proclamation d’une nouvelle indépendance après celle du 20 mars 1956. Mohamed Lamine Kaouech en a été si convaincu qu’il décida dans la ferveur révolutionnaire de créer un parti dédié à cette formidable avancée politique et sociale. Le choix du nom est tout un symbole, autant dire aussi tout un programme.

Rien de moins que le parti de «l’indépendance» pour consacrer à la fois la rupture avec le passé récent et le retour aux sources de la dignité. Comme si échaudé par les dérives du passé, il édifie un parti au nom de l’indépendance pour mieux la défendre et la préserver.

Un parti pour mieux ancrer la démocratie non sans originalité. Le parti de «l’indépendance» a «certes vocation universelle et humaniste il décline ses valeurs de liberté, de justice, de liberté, de démocratie, de dignité et de droits sociaux» mais il laisse percer une forte résonance économique.

Tant il est vrai que «la prospéritéest le meilleur ferment de la démocratie». Mohamed Lamine Kaouech y croit dur comme fer. Cet industriel aguerri par 30 ans d’expérience est sur sa pente naturelle quand il déclare haut et fort que pour lui indépendance rime avec démocratie, prospérité et donc labeur et cohésion sociale. Ses propos sont en cohérence avec les buts de la révolution de la dignité. Il prône une vision claire de l’organisation de l’économie et des nécessaires transformations sociales. «Rien ne pourra se faire dira-t-il sans une justice sociale et répartition équitable des richesses.

Ce pari, c’est aussi le credo du parti de l’indépendance. A l’entendre parler, on a de plus en plus l’impression qu’un parti n’est guère plus différent qu’une entreprise industrielle. Dans un cas comme dans l’autre, la réussite est au bout de l’effort. Autre point de similitude, il faut une vision, une conviction,une stratégie, des objectifs clairs et précis, des moyens appropriés et la volonté et l’envie de réussir.

Nulle trace d’impatience chez ce nouveau promu dans la sphère politique: l’industrie, cet univers dans lequel il baigne, se conçoit dans la durée. C’est un projet à moyen et long termes. La politique aussi, pour être crédible doit se fixer un horizon temporel lointain.

Dans son nouveau QG, où s’affairent, jeunes et moins jeunes, MLK laisse parler sa force de conviction. Le projet de société qu’il défend aborde un large spectre de valeurs éthiques, politiques et civiques. La morale, politique surtout, y occupe une large place. C’est pourquoi il se dit préoccupé par l’ambigüité et le flou qui entourent le rôle et le mandat de l’Assemblée nationale constituante et s’indignede la manière dont se financent certaines formationspolitiques. Pour autant, il se dit confiant dans l’avenir et ne se départi pas d’un optimisme réaliste. Paroles de politique et foi de l’industriel. Entretien.

>L’Economiste Maghrébin:vous avez crée parti de l’Indépendance.Il ya là, à l’évidence, une véritable charge historique et tout un programme. Quelle était votre motivation pour créer un parti baptisé « l’Indépendance»?

>Mohamed Lamine Kaouech:Le parti l’« Indépendance» a eu son autorisation le 30 mars 2011. Chronologiquement, il est le 55èmeparti crée après le 14 janvier 2011. En Tunisie, il y a deux dates importantes: La première est le 20 mars 1956, date de l’Indépendance du pays. La deuxième est celle de laRévolution du 14 janvier 2011. Il s’agit, en tout cas je l’ai perçu ainsi, d’une deuxième indépendance. Ce fut pour moi une grande source de bonheur et d’engagement politique. Le 14 janvier 2011 est dans la lignée du 20 mars 1956.

Je m’y étais engagé à fond parce que j’y vu l’implication, la détermination, le courage et la force de caractère de la jeunesse tunisienne qui avait pris de vitesse tout le monde et n’avait besoin de personne pour dire son refus et son rejet de l’ancien système. Il y avait chez elle une immense soif de liberté, une incroyable demande de démocratie et une impressionnante exigence de dignité. Le mouvement de contestation initiée par la jeunesse n’était nullement encadré par aucune formation politique, il venait du plus profond d’elle-même.

C’est ce formidable élan de liberté, de justice et de dignité, initié par la jeunesse, qui m’a interpellé. Ma convictionétait faite: créer un parti précisément celui de l’indépendance pour m’inscrire dans ce mouvement.

>L’Economiste Maghrébin: Que peut, l’industriel que vous êtes, apporter à la politique?

>M.L.K.:En tant qu’industriel tunisien, j’ai vécu, durant 30 ans d’expérience, toutes les étapes de la croissance du pays. J’étais personnellement près dusimple citoyen tunisien ainsi qu’au contact du citoyen tunisien à très haut niveau d’instruction.

Mon expérience industrielle et dans le monde des affairesm’a beaucoup motivé à contribuer à la vie politique de mon pays. On a réussi à former, encadrer et employer plusieurs personnes. Ceux qui ont milité au sein des entreprises contre l’oppression et la dictature sont aussi des vrais militants. Parmi les industriels tunisiens, il y en a plusieurs grands militants. J’ajouterais que sans une bonne gouvernance, l’entreprise ne pourra pas subsister.

En fait, notre contribution à la vie politique a surtout pour objectifs de renforcer l’économie nationale et mettre, à la disposition de nos jeunes, notre longue expérience industrielle. Aujourd’hui, plusieurs types de formations et de diplômes ne sont plus demandés ni par le marché d’emploi, ni par les entreprises elles-mêmes. Maintenir un tel système revient à entretenir le gaspillage des ressources du pays.

>L’Economiste Maghrébin: Vous citez «l’industriel» et vous ne faites aucunement référence à l’homme d’affaires. Pourquoi ?

>M.L.K.:Le concept «homme d’affaires» englobe plusieurs activités et domaines. Les incertitudes d’erreurs d’un homme d’affaires sont ainsi beaucoup inférieures à celles d’un industriel.

L’activité industrielle est en effet une grande aventure humaine. Elle génère une grande valeur ajoutée. Malheureusement, on ne dispose pas aujourd’hui d’un assez grand nombre d’unités industrielles, d’entreprises et de projets à haute valeur ajoutée. Il y a là d’ailleurs un vaste programme pour l’avenir.

>L’Economiste Maghrébin: L’inadéquation formation – besoins de l’entreprise est, selon vous, la première cause du chômage. Vous venez de dire que le nombre des entreprises industrielles tunisiennes est encore en deçà de ce qu’il doit être pour répondre aux demandes additionnels des demandeurs d’emploi?

>M.L.K.:La réponse à cette problématique est un point central dans notre programme. On essaye d’entamer l’aspect social le plus tôt possible. Il n’y a pas de stabilité sociale et politique sans un vrai développement économique.

Les besoins administratifs des entreprises industrielles (gestion, comptabilité…) ne dépassent pas les 20% de l’ensemble de leurs besoins. Les 80% restants sont liés directement à des connaissances pratiques (spécialisation). C’est l’industrie qui créée de la richesse pour le pays, c’est elle qui emploi la main d’œuvre et absorbe les chômeurs.

>L’Economiste Maghrébin: La révolution de décembre – janvier 2011 a pris ses racines dans lesécarts sociaux et régionaux.Quelles peuvent-être selon vous les solutions pour réduire ces écarts ?

>M.L.K.:Toute politique de développement doit absolument permettre une vie digne pour chaque citoyen. Des solutions comme le programme «Amal» sont provisoires et insuffisantes. Le vrai problème aujourd’hui c’est qu’on compte environ 750000 chômeurs dont une grande partie est diplômée de l’enseignement supérieur. Il faut, d’ici quatre à cinq ans, trouver des emplois pour ces personnes.

>L’Economiste Maghrébin: Comment?

>M.L.K.:Notre conception pour faire baisser le nombre des chômeurs consiste à créer des postes d’emploi à partir des centres de formation. L’infrastructure de la formation existe déjà. Les sans emplois, en capacité d’apprendre unmétier doivent rejoindre ces centres. Des primes devraient même êtres accordées à ceux et celles qui s’y inscrivent.

>L’Economiste Maghrébin: Comment retrouver un taux de croissance économique de la Tunisie comparable à celui d’avant-révolution?

>M.L.K.:Je n’ai pas vraiment de schéma préétablis. Une chose est sûre c’est que la Révolution est venue apporter un capital important: la liberté et la dignité. Si l’on réussi à transformer l’essai du choc démocratique, la Tunisie prendra à coup sûr le chemin des pays développés.

>L’Economiste Maghrébin: Mais il faut instaurer à cet effet un sentiment de confiance et un environnement favorable à l’investissement

>M.L.K.:Absolument. Il faut aussi différencier entre les débats idéologiques et le développement économique. Les prochainsprogrammes économiquesne doivent pas dévier des objectifs fixés quelque soit le gouvernement élu.

>L’Economiste Maghrébin: L’esprit de la Révolution est fondé sur la réduction des écarts. L’Etat doit jouer le rôle de régulateur. Il doit à cet effet instaurer une forme de civisme fiscale. Sansjustice fiscale, il ne saurait y avoir ni de démocratie ni de justice sociale. Qu’en pensez-vous ?

>M.L.K.:La justice est le baromètre de la démocratie et la politique fiscale en est la pierre angulaire. Cela dit, il n’y a pas non plus une fatalité à l’échec. Il faut concevoir un programme économique à long terme sans tenir compte du gouvernement en place. Il faut, à mon avis, arriver à un compromis entre tous les Tunisiens, lever une l’ambigüitéqui handicape l’investissement privé, instituer de véritables mécanismes de transparence et instaurer la justice dans tous les domaines.

Il faut aussi créer des zones industrielles dans toutes les régions du pays notamment celles qui sont défavorisées. Ces mêmes régions doivent êtreraccordéespar un réseau autoroutierpour les désenclaver et faciliter le déplacement des marchandises et des personnes. Si on parvient à fournir les mêmes services (santé, détente, éducation, administrations, transport…)dans toutes les régions du pays, cela pourrait encourager l’immigration en sens inverse.

Notre conviction est faite. Il faut une volonté politique privilégiant une meilleure qualité de vie et assurant un meilleur bien-être pour les familles quelque soient leurs appartenances sociales et régionales.

Je profite aussi de cette occasion pour signaler que les Tunisiens à l’étranger représentent un grand potentiel de développement économique et social pour le pays.

>L’Economiste Maghrébin: Quelques jours nous séparent du 23 octobre prochain. Comment voyez-vous les prochaines élections et quels sont vos préparatifs ?

>M.L.K.:On n’a pas voulu agir d’une façon rapide parce qu’agir dans la précipitation ne permet guère de forger de grandes réussites. Un parti est comme une entreprise. On veut, dans un cadre rationnel, bâtir des fondements solides et garantir la pérennité de notre parti. On a mis en place un Bureau politique qui a fixé un programme en parfaite concertation entre ses membres.

Notre feuillede route consiste d’abord à acquérir la confiance des électeurs. On a voulu présenter un programme clair et réaliste pour ne pas décevoir nos adhérents. Notre souci est de répondre aux attentes et à l’ambition des jeunes. C’est pourquoi notre approche consiste à recourir aux jeunes, à leur foisonnement d’idées et de projets. Chaque groupe de jeunes pourrait présenter pour notre parti un «think-tank» idées innovantes. Les jeunes représentent des ponts vers l’avenir du parti qui a vocation d’être une plateforme d’échange entre ces mêmes jeunes.

>L’Economiste Maghrébin: Que voulez-vous surtout voir émerger dans la nouvelle constitution?

>M.L.K.:Jepense que les valeurs républicaines doivent être consacrées et sacralisées, renforcées et respectées davantage. Le temps d’un régime politique présidentiel pur et dur où le président de la République accapare à lui seule toutesles décisions finales est révolu. Toutefois, un régime 100% parlementaire pourrait nous conduire à «une dictature parlementaire».

Notre pays ne supporte plus le flou.Il faut instaurer une vraie séparation des pouvoirs et trouver un régime où le pouvoir soit partagé entre le président et le parlement.C’est dire que le chef du gouvernement soit issu du parti majoritaire et choisit lui-même les membres de son gouvernement. C’est lui qui aura toutes les responsabilités gouvernementales. Le président s’occupera d’autres tâches (un garant des institutions).

Je pense qu’il est temps de mettre en place un «Conseil d’Etat». L’établissement d’une telle institution assurera l’indépendance de la Justice et garantira à la Tunisie une certaine crédibilité vis-à-vis des instances internationales. Etre membre du gouvernement est une grande responsabilité. Le gouvernement élu doit être au service du pays et non le contraire.

>L’Economiste Maghrébin: Vous évoquiez la transparence…

>M.L.K.:La transparence est l’une des principales valeurs républicaines. Elle doit au cœur de toutes les opérations (élections, gouvernance…).Par ailleurs, les médias doivent jouer leur rôle de «contre pouvoir» dans une parfaite neutralité et objectivité pour dévoiler la vérité et rien que la vérité.

>L’Economiste Maghrébin: En démocratie, il faut nécessairement une loi contraignante sur le financement des partis. Qu’en pensez-vous?

>M.L.K.:Nous n’avons de cesse de revendiquer un tel principe dans le souci de préserver la démocratie d’éventuelles dérives. Ce que nous avons vécu ces derniers mois n’est qu’une étape transitoire. Il faut tout simplement appliquer la loi. Je ne vous le cache pas, certains partis ont profité de l’occasion de l’absence d’un cadre juridique lié aux aspectsfinanciers.

Faute de vision claire, ils ont parfois l’air de confondre entre intérêts personnels et responsabilités politiques. Ces partis n’iront pas loin. Le citoyen tunisien est beaucoup pus mûre que ne le l’imaginent certains partis.

La force d’un parti se mesure plus par le nombre de ses adhérents, que par ses moyens financiers. La force d’un parti c’est aussi et surtout la qualité du projet qu’il porte en lui-même, la pertinence de son programme et de sa feuille de route. C’est la preuve d’une grande responsabilité envers l’avenir du pays et le peuple et la volonté de les servir.

>L’Economiste Maghrébin: Revenons aux élections du 23 octobre prochain, quel type de gouvernement voulez-vous voir le jour cette échéance?

>M.L.K.:L’urgence aujourd’hui c’est d’abord la relance de l’économie nationale, la stabilité et la sécurité pour que le processus de transition démocratique aille à son terme. Sans tenir compte de la durée période de laConstituante, le prochain gouvernement doit veiller à assurer ces trois fondements.

La question qui s’impose aujourd’hui c’est comment créer, immédiatement, des postes d’emploi et rendre la confiance aux investisseurs locaux et étrangers?

Ce n’est pas le moment d’entretenir la polémique quant à l’organisation d’un Referendum. Ceux qui seront élus doivent faire les sacrifices nécessaires. Ils assumeront une responsabilité historique.La période consacrée à l’adoption d’une nouvelle constitution doit être la plus courte possible pour progresser vers une autre étape plus avancée de la transition démocratique.

>L’Economiste Maghrébin: Confiant dans l’avenir?

>M.L.K.:Assurément nous le sommes. Nous sommes optimistes, c’est l’essence même et la traduction de notre engagement politique.Nous croyons aux talents, aux génies et au sens de responsabilité de la jeunesse tunisienne, autant de raisons d’espérer et d’avoir confiance en l’avenir.

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