Lutter contre la pauvreté, c’est rétablir la confiance de la société dans son système politique

Mohamed Ennaceur, ministre des Affaires sociales
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Pour le ministre des Affaires sociales, la leçon première de la révolution tunisienne est qu’il ne faut pas rater la marche du social, quitte à remettre constamment en marche les mécanismes du dialogue.
Mohamed Ennaceur se trouve quasiment dans son élément en remettant constamment sur le métier les thématiques de la dimension sociale du développement. En évoquant avec nous les tenants et les aboutissants du dernier colloque international que son département a organisé, il ne cesse de répéter que ces questions relatives au social pour les plus démunis doivent faire l’objet d’un consensus. Pour lui, la leçon première de la révolution tunisienne est qu’il ne faut pas rater la marche du social, quitte à remettre constamment en marche les mécanismes du dialogue.

>L’Economiste Maghrébin: Le ministère vient d’organiser un séminaire international sur la justice sociale et la lutte contre l’exclusion dans un contexte démocratique. Quelles sont les principales recommandations de ce séminaire ?
>Mohamed Ennaceur: L’objectif de ce séminaire était d’inciter les participants à mener un débat sur les problèmes de l’heure. Le choix même de l’intitulé du séminaire est très indicatif de ces problèmes et des préoccupations actuelles, à savoir d’un côté, l’exclusion et de l’autre, la justice sociale. C’est une réalité, l’exclusion et  la justice sociale  ont été à l’origine de la révolution. Elles ont été au centre des revendications qui ont animé l’élan révolutionnaire. Il y avait, bien sûr, d’autres valeurs, à savoir la justice, la liberté, la dignité et la lutte contre la corruption, mais la justice sociale reste l’une des revendications les plus importantes.
On n’a pas uniquement essayé, au cours de notre conférence, d’analyser le contenu de ce qui fait l’exclusion. On ne voulait pas seulement quantifier la pauvreté. On voulait aussi analyser ce sentiment d’injustice dont souffre une grande partie de la population et essayer de tracer une esquisse de solution.

>L’Economiste Maghrébin: Précisément, comment calcule-t-on le taux de pauvreté?
>M.E.: Lors de ce séminaire et comme première approche, nous avons voulu savoir comment mesurer le taux de pauvreté. Il faut rappeler qu’il y avait une certaine polémique sur le calcul de ce taux. Et là, nous avons fait appel à plusieurs organisations internationales, celles-ci développant des approches différentes sur la question.
A titre d’exemple, la Banque mondiale utilise beaucoup plus un indicateur monétaire, à travers le revenu par tête d’habitant. Cet indicateur n’est pas partagé par d’autres organisations qui, elles, considèrent que la pauvreté n’est pas simplement un seuil de revenu mais une analyse de la satisfaction des besoins des citoyens. Une satisfaction qui change d’un pays à l’autre, d’une société à l’autre. Le taux de satisfaction en Europe n’est pas celui qu’on observe aux Etats-Unis ou en Afrique.
Mais au-delà des taux, de ces chiffres et de cette polémique, nous pensons que l’essentiel n’est pas de savoir s’il y a tant de pauvres, même si cela est important, mais surtout de considérer la pauvreté, de l’analyser comme un sentiment qui crée de la rancœur et une situation d’impatience. Et c’est à ce sentiment subjectif qu’il faut désormais s’adresser pour rétablir la confiance que la société a pour le système, dans un pays donné. La révolution, dans ce sens, fut la consommation d’une rupture de la confiance que la société avait dans son système politique, et dans ceux qui gouvernaient le pays.

>L’Economiste Maghrébin: Lors de ce séminaire, avez-vous arrêté des stratégies pour la lutte contre la précarité ?
>M.E.: Le séminaire a été, entre autres, l’occasion de passer en revue les expériences, les politiques et les stratégies dans différents pays pour la lutte contre la précarité, ensuite de comparer les approches et les résultats.
Pour nous, en Tunisie, notre approche est que  la lutte contre la pauvreté doit permettre aux pauvres et aux exclus de sortir de l’état d’assistés par l’Etat à l’état d’autonomes, l’autonomie étant nécessaire à l’exercice de leur citoyenneté, pleine et  entière. La citoyenneté ne doit pas être seulement le droit de vivre, mais aussi le droit de participer par son activité  au progrès de la société. Et c’est cet aspect-là que nous voulons traiter dans notre stratégie de lutte contre la pauvreté. Nous voulons donner aux gens qui n’ont pas les moyens  de subvenir à leurs besoins les outils pour compter sur leurs propres capacités, pour retrouver leur dignité en devenant des citoyens actifs dans la société.
Nous sommes, en ce sens, contre une assistance qui maintienne le plus grand nombre de gens dans l’oisiveté, encore moins de les faire perdurer dans cet état.

A partir de cette approche, nous sommes arrivés à penser aux moyens à mettre en place. Ces moyens devaient répondre à une situation aussi difficile que celle que nous vivons aujourd’hui : une pauvreté qui touche plusieurs régions et une bonne partie de la population, un chômage qui frappe essentiellement les jeunes et dont le nombre a atteint aujourd’hui plus de 700 mille dont plus de 170 mille diplômés du supérieur.
Pour ces jeunes qui ont moins de 30 ans, le chômage, c’est l’absence  de vision, l’absence d’avenir et l’absence de confiance dans l’avenir. Une absence qui est à l’origine d’un comportement destructeur, et parfois suicidaire.

>L’Economiste Maghrébin: Comment, dans ce cadre, répondre à cette situation d’angoisse?
>M.E.: Pour répondre à cette perte de confiance, il faut établir un vrai dialogue. Agir de manière à ce que ces réalités fassent l’objet d’un véritable débat national pour que tout le monde sente que ces questions de pauvreté, ces questions de chômage sont l’affaire de tous, qu’elles ne touchent pas seulement une partie de la population. Il faut que la lutte contre la pauvreté et le chômage  soit un élément fort de la cohésion sociale. Il faut qu’on soit tous conscients que la transition démocratique ne peut pas réussir seulement par des programmes politiques dignes de respect et qui peuvent être intéressants, mais surtout à travers la recherche d’un consensus large sur les solutions qui peuvent permettre de faire face à l’urgence et qui, en même temps, se placent dans des perspectives d’avenir.
Cela nécessite donc un consensus et tout consensus suppose des négociations, des discussions.

>L’Economiste Maghrébin: Qui doit mener ces négociations ?
>M.E.: Les forces politiques. Tous ceux qui ont des responsabilités aujourd’hui ou qui en auront demain, se doivent de conduire le pays vers un avenir meilleur. Ceux qui ont la charge de mener cette transition démocratique. Cela concerne tous les leaders politiques, tous les responsables, l’élite de la nation, que ce soit les intellectuels, les personnes engagées dans la société civile, dans le tissu associatif ou dans les organisations professionnelles. Cette élite a aujourd’hui une responsabilité nationale, à savoir  formuler un consensus.
Vous me direz  qu’avec la diversité qui caractérise la société tunisienne aujourd’hui, avec le pluralisme politique et la multiplication des mouvements associatifs, ce consensus n’est pas facile. C’est vrai qu’il n’est pas facile, mais il est possible. Plus que cela, il est indispensable. Le pluralisme et la diversité des opinions et des visions de la société sont une richesse pour la Tunisie, mais ils ne sont pas incompatibles avec un consensus national face aux défis d’aujourd’hui et de demain.

Un consensus, en soi, est un élément qui apaise, qui ramène la paix, la sécurité et la confiance. Un consensus nécessite le sacrifice des uns et des autres. Si chacun s’en tient à ses intérêts, que ceux-ci soient professionnels, syndicaux ou politiques, intérêts par ailleurs légitimes et respectables, on ne pourra plus avancer. Les circonstances par lesquelles passe le pays nécessitent qu’on les dépasse, ne serait-ce que pour établir un socle de mesures permettant de faire face à la situation actuelle et de constituer le début d’une vision, d’une stratégie à moyen et à long termes.

>L’Economiste Maghrébin: Plus concrètement, y a-t-il des réformes concrètes à entreprendre pour lutter contre l’exclusion et la pauvreté ?
>M.E.: Outre l’impératif d’un consensus, il y a des réformes et des changements qui sont encore à faire dans les politiques et les stratégies qui sont en cours actuellement. Il y a, par exemple, des réformes à faire dans le domaine des transferts sociaux. La Caisse de compensation coûte aujourd’hui très cher. Créée en principe pour contribuer à soutenir le revenu des plus pauvres à travers le soutien des produits essentiels, elle couvre aujourd’hui aussi bien le pain que l’essence. Or, tout cela peut être revu, réformé, non pas dans le sens de le supprimer, mais dans le sens de réorienter davantage l’action de l’Etat en termes de transferts sociaux vers, effectivement, les plus pauvres et de reporter de la sorte une partie de ces subventions vers d’autres activités telles un système de couverture sociale qui permette de garantir les besoins essentiels de l’ensemble de la population, sans pour autant être trop coûteuse, ni pour les entreprises, ni pour l’Etat.

A propos de la couverture sociale, et lors du séminaire, il a été question d’un socle de couverture sociale pouvant garantir un revenu minimum  pour chaque famille sans pour autant constituer une charge supplémentaire pour l’entreprise, pour les salariés et pour la société dans  son ensemble.
Il y a aussi, dans le traitement de la question de l’exclusion sociale, une place pour un rôle majeur de l’Etat.
La question qui se pose, c’est comment l’Etat peut jouer davantage son rôle régulateur sans pour autant freiner l’initiative privée, l’investissement et la libre entreprise.

Il faut dire, à ce propos, que si aujourd’hui, on voit tant de pauvreté et tant de chômage, cela a été accompagné, quand même, d’un taux de croissance  respectable. Pendant plus de vingt ans, la croissance économique s’est située à un taux appréciable et toute la question est maintenant de savoir comment, avec ces taux élevés, on en est arrivé à ce niveau d’exclusion sociale.

La réponse à cette question est simple. L’Etat n’avait pas joué convenablement son rôle de régulateur pour une répartition équitable des fruits de la croissance entre les générations, les régions et les catégories sociales.
Il est donc essentiel de revoir ce rôle régulateur, sans pour autant revenir à la politique des années soixante où l’Etat faisait tout. Au contraire, l’entreprise, l’initiative privée, l’investissement privé devraient être encouragés. L’Etat, justement à travers une politique d’évaluation de l’efficacité et de l’efficience des mesures, des actions et des dépenses sociales, peut jouer un rôle plus important. Il pourrait ainsi réajuster et aboutir à de meilleurs résultats en matière de répartition.

Il ne s’agit donc pas de revenir à une attitude où l’Etat fait tout, mais  d’imaginer un nouveau système de sécurité sociale qui garantisse un minimum de protection sociale, y compris celle du revenu assuré à toutes les catégories de la population. En même temps, on devrait introduire le concept d’évaluation régulière de l’efficacité et de l’efficience des dépenses sociales et de l’action sociale en général.

>L’Economiste Maghrébin: Le 23 octobre, c’est dans quelques jours. Avez-vous préparé une stratégie à transmettre au prochain gouvernement ?
>M.E.: Nous sommes, justement, en train de travailler sur deux dossiers.
Le premier dossier, c’est celui des salaires. Nous avons lancé une enquête sur les salaires et nous sommes en train de travailler sur des propositions d’une politique sur le sujet qui peut être un socle des prochaines négociations sociales et du dialogue social entre les entreprises et les syndicats. Cette nouvelle politique des salaires devrait préserver le pouvoir d’achat des travailleurs salariés, mais aussi stimuler la productivité, tout en mettant en place un dispositif de répartition  des gains entre le capital et le travailleur.
Le deuxième dossier est une ébauche de réforme de la sécurité sociale  qui permet à la fois de faire face aux déficits dans ce domaine et en même temps d’atteindre trois objectifs.
Il s’agit, d’une part, de satisfaire les besoins essentiels de toutes les couches sociales, ceux qui travaillent, comme ceux qui ne travaillent pas d’ailleurs. En deuxième lieu, il s’agit de préciser quel niveau minimum des besoins peut donner lieu à négociation, tout en faisant jouer la solidarité nationale de façon à ne pas alourdir les charges de l’entreprise et du salarié. Un système de solidarité nationale existe actuellement, et  plus de 185 mille familles qui vivent en dessous du seuil de pauvreté en bénéficient déjà.

Sans rentrer dans les détails,  toute cette vision de couverture sociale minimum à travers les cotisations et surtout la mise en œuvre de la solidarité nationale fait l’objet aujourd’hui d’une étude approfondie.
Cela dit, et conscients que la lutte contre la pauvreté n’est pas seulement de l’assistance et un accès aux services publics, nous avons dès aujourd’hui commencé à mettre en œuvre  des mécanismes devant permettre d’accéder aux microcrédits. Nous avons mis en place un système à travers lequel nous garantissons la solvabilité de ces gens. Nous avons conclu à ce sujet un accord avec la BTS et Enda et nous sommes en train d’envisager la mise en place d’un système de microcrédit à l’intérieur même de l’Union tunisienne de solidarité.

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