“Les Tunisiens ne veulent pas d’un mode de vie à la saoudienne”

Samir Dilou: Les Tunisiens ne veulent pas d'un mode de vie à la Saoudienne
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>L’Economiste Maghrébin: En parlant du rôle de l’Etat, il y a un chapitre dans votre programme qui est sur la famille. Vous expliquez vouloir limiter les mariages tardifs ou encore le nombre de divorces. Comment? L’Etat peut-il intervenir dans la sphère privée?

>Samir Dilou : Non, l’Etat fixe les normes, le cadre juridique mais il ne doit pas atteindre les libertés individuelles. On a parlé de ces problèmes, mais ce n’est pas à l’Etat d’intervenir pour imposer quoi que ce soit. Il ne fera que fixer les règles du jeu que nous n’avons pas encore dans le détail.

Pour vous donner un exemple, si nous avons une explosion démographique, on peut envisager de mettre en place un planning familial. Mais en ce moment, c’est plutôt l’inverse. Les écoles primaires ferment.

>L’Economiste Maghrébin: à la lecture de votre programme, on semble loin d’un mode de vie musulman.

>S.D.:Il faut déjà définir ce qu’on veut dire par «mode de vie musulman»… A l’iranienne? Ce n’est pas le rêve des Tunisiens de vivre comme en Arabie Saoudite. Les gens qui franchissent la frontière ne vont pas en Arabie Saoudite mais en Europe.

Tout d’abord, nous ne nous définissons pas comme un parti religieux. Nous sommes un parti avec un arrière-plan islamique, mais nous ne prônons pas un Etat religieux et ses pratiques. Beaucoup de gens nous critiquent en affirmant que nous employons un double discours, mais pour nous c’est écrit noir sur blanc: on n’a pas touché au modèle de société qu’apprécient les Tunisiens et les Tunisiennes. Concernant le Code du statut personnel, on n’a pas l’intention d’y toucher et si on le fait ce sera pour l’améliorer. Les libertés individuelles sont importantes, il est hors de question d’imposer un quelconque style vestimentaire à une femme. Qu’elle porte le voile ou non.

>L’Economiste Maghrébin: Lors de sa visite dans les pays du «printemps arabe», le Premier ministre turc,Recep Tayyib Erdogan,a parlé de «laïcité» et a déclaré qu’en Tunisie, «Islam et démocratie n’étaient pas incompatibles». Que pensez-vous de la laïcité?

>S.D. :Ce débat a été parachuté en Tunisie. Cette histoire de laïcité est plus une histoire politicienne que politique. Et la laïcité dont parle le Premier ministre Recep Tayyib Erdogan est différente de celle dont on parle en France. Toujours est-il que non seulement nous ne prônons pas un Etat théocratique, mais nous sommes contre. La société à venir sera une société mixte, riche, hétérogène, avec des gens qui font la prière, d’autres qui ne la font pas, avec des femmes voilées, des non-voilées. Je ne crois pas que la Tunisie soit disposée à vivre les expériences d’autres pays. Le peuple tunisien est un peuple modéré.

>L’Economiste Maghrébin: La Turquie est un exemple pour vous aujourd’hui?

>S.D.:Je n’aime pas les raccourcis. Vous voulez savoir si on se sent plus proche des Frères musulmans ou de l’AKP? Pour moi, dans le cheminement du parti Ennahdha, nous étions au départ plus ou moins proches des Frères musulmans. Mais maintenant, notre mouvance correspond plus à celle de l’AKP.

>L’Economiste Maghrébin: Que s’est-il passé?

>S.D.: Nous avons évolué. Nous avons le droit d’évoluer dans le bon sens. Pour moi, c’est l’expérience de la lutte commune avec d’autres partis qui ont des idéologies politiques différentes qui nous a permis ce changement. Nous avons appris à relativiser, à être plus mesurés, plus présents, à voir la vérité sous plusieurs angles. Je crois que tout corps vivant a le droit d’évoluer. Nous sommes plus interactifs et tant mieux.

Lorsqu’on est Tunisien, il faut vivre à la tunisienne. De toute façon, les Tunisiens ne veulent pas d’un mode de vie à la saoudienne. Et je ne suis pas sûr que les Saoudiens soient d’ailleurs très contents de leur mode de vie. Quand on ne côtoie pas la liberté, comment savoir ce que les gens pensent?

>L’Economiste Maghrébin: Dans votre programme, vous proposez un régime parlementaire monocaméral (à une chambre, ndlr), pourquoi ce choix?

>S.D.:On peut poser la question dans l’autre sens: pourquoi deux chambres? Historiquement, en Tunisie, nous n’avions qu’une chambre. Puis, nous avons eu la très mauvaise expérience de la deuxième chambre qui a été conçue comme une chambre de la corruption.

>L’Economiste Maghrébin: N’est-ce-pas l’exécution qui était corrompue?

>S.D.: Vous avez le droit de me dire que ce n’est pas parce qu’on a échoué dans l’exécution qu’on ne peut pas recommencer, je suis tout à fait d’accord. Mais on a vécu pendant 50 ans en Tunisie avec un régime présidentiel qui a été la source de tous nos maux. Donc, même sur le plan pédagogique, il faut secouer les mœurs, même si je ne suis pas pour la thérapie de choc. Personnellement, lors des débats au sein de notre parti, je n’étais pas trop pour un régime parlementaire stricto sensu… Ce régime demande une stabilité politique, mais aussi du nombre de partis. Pour moi, l’essentiel est l’équilibre entre les pouvoirs et un contrôle du gouvernement, le tout dans un cadre d’indépendance totale de la justice,  des médias forts et indépendants. Et il faut qu’on se dote d’un nouveau code des médias, car il y a beaucoup de travail.

>L’Economiste Maghrébin: Vous parlez de stabilité politique et de contrôle du gouvernement, mais qui va contrôler le Parlement? Si un parti a la majorité absolue, comment contrôler?

>S.D.:J’imagine qu’il y aura la possibilité d’une dissolution par le chef du gouvernement, ce sera à discuter lors de l’écriture de la Constitution. Pour moi, le plus important, c’est la manière dont on gère les institutions. Par exemple, il y aura un président avec un certain nombre de prérogatives dont le titre sera essentiellement honorifique. Il faudra surtout un chef du gouvernement fort.

Au sein du Parlement, il y a de nombreux partis. Dans la Constitution actuelle, on a la notion de référendum. Et on l’aura probablement dans la prochaine Constitution. Mais l’essentiel est de réussir les chantiers importants: avoir une justice indépendante et des médias forts.

>L’Economiste Maghrébin: On parle actuellement de justice transitionnelle, quel est votre point de vue sur la question?

>S.D.: Je vais répondre en tant que juriste. Dans toute justice, il y a deux notions importantes: la peine et la compensation. Pour les cas ordinaires, il faut un équilibre entre les deux. Mais dans les situations exceptionnelles, comme c’est le cas maintenant, il faut être un peu plus pragmatique.

On doit opter pour la justice transitionnelle afin de ne pas tomber dans la vindicte populaire. Malheureusement, depuis le 14 janvier, on a surtout parlé de démocratie transitionnelle, et on a oublié la justice.

>L’Economiste Maghrébin: Que pensez-vous de l’expérience sud-africaine où les citoyens devaient pardonner leurs tortionnaires?

>S.D.:Pardonner, c’est bien. Mais le problème n’est pas de pardonner ou pas. Si le prix pour tourner la page est de laisser tomber certaines querelles qui font partie du passé, très bien. Mais il ne faut pas envoyer le mauvais message. Pour lutter contre la torture, il n’y a pas pire message que l’impunité.

On doit regarder de l’avant. Ces gens-là ont volé notre argent, mais la chose la plus précieuse qu’ils ont volé ce sont 23 ans de la vie du peuple tunisien. La haine est un moteur très puissant et on risque de périr par implosion.

>L’Economiste Maghrébin: Concernant la Palestine, que pensez-vous de la demande de reconnaissance d’un Etat Palestinien à l’ONU via le Conseil de sécurité?

>S.D.:Comment répondre sans risquer de surprendre. La question de la Palestine est très délicate. D’abord, la cause palestinienne a longtemps été un alibi pour les dictatures du monde arabe. Prenons l’exemple de la Syrie, qui était soi-disant un régime en faveur des grandes causes, comment le président Bachar el-Assad peut-il se permettre de décimer son peuple?

Du côté des pays occidentaux, il y a beaucoup d’hypocrisie. Ils sont pour l’indépendance du Kosovo mais pas pour celle de la Palestine…

Mais d’un autre côté, on ne voit pas comment trouver une solution au vu de la situation en Palestine: il y a deux gouvernements et les territoires sont divisés. A mes yeux, la solution ne peut être établie qu’avec des personnes qui ont le pouvoir de prendre des décisions. Or, Mahmoud Abbas (le chef de l’Autorité palestinienne, ndlr)n’est pas en position de prendre des décisions qui engageraient le peuple palestinien mais aussi une partie des nations arabes. Personne ne peut nier que la question de la Palestine n’est pas qu’une question des Palestiniens.

Donc je suis un peu mitigé. Exiger cette reconnaissance de la part des Nations unies, est-ce vraiment constructif ? A mes yeux, c’est plutôt une question palestino-palestinienne. Je ne suis pas sûr que ce soit une bonne nouvelle pour le peuple palestinien et surtout pour les radicaux. Ils sont dans une situation plus ou moins inconfortable. Etre « contre » est incompréhensible pour les peuples arabes. Mais être « pour » implique une reconnaissance d’Israël, et le renoncement au droit au retour des réfugiés.

Sans compter qu’on ne sait pas ce qu’il va advenir des Palestiniens qui vivent en Israël. Vont-ils devoir aller dans cette nouvelle Palestine? Rester où ils vivent? Israël se veut un Etat juif. Un Etat religieux quand il s’agit de l’Iran ou de l’Arabie Saoudite, c’est quelque chose de cauchemardesque, mais quand il s’agit d’Israël, on ne dit rien.

En tout cas, il s’agit surtout d’un casse-tête pour les Etats-Unis. Evidemment, ils vont user du veto [l’interview a été réalisée le 22 septembre, ndlr] et cela va décrédibiliser le soutien qu’ils ont apporté aux pays du «printemps arabe» et tous les bénéfices qu’ils en ont tirés.

>L’Economiste Maghrébin: Est-il possible d’envisager en Tunisie un Premier ministre ou un président juif?

>S.D.:Rien n’empêche un Tunisien juif de devenir Premier ministre.Cela dit, dans la Constitution actuelle, on doit être musulman pour devenir président. Pour moi, ce n’est pas tabou. S’il y a une nécessité dans la société tunisienne, dans le microcosme politique d’évoquer cette question, ce sera fait. Tous les Tunisiens, abstraction faite de la religion, ont les mêmes droits.

>L’Economiste Maghrébin: Après l’élection de l’Assemblée nationale constituante et la formation du Parlement, envisagez-vous de présenter quelqu’un à la présidence?

>S.D.: On va certainement soutenir un candidat, mais nous n’avons pas encore décidé si nous allons présenter une personne du mouvement Ennahdha. Mais, à mes yeux, cela est peu probable. En tout cas, le président de notre parti ne se présentera à aucun poste. Dans quelques mois, il ne devrait même plus être le président du parti.

Mais, pour revenir à votre question… peut-être qu’on aura une présidente. (silence) Je suis sérieux.

>L’Economiste Maghrébin: Vous pensez à qui? Laquelle, selon vous, aurait le charisme et la volonté politique?

>S.D.:Là, maintenant, il faut un peu de temps. L’ancien président a créé un vide autour de lui, il faut du temps pour découvrir leur charisme caché…

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