“Il faut miser sur l’enseignement”

Bouebdelli :
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Le nom de Bouebdelli est familier à beaucoup de Tunisiens à travers les multiples établissements éducatifs en son nom. Le retrouver sur le terrain politique peut étonner certains, sauf que le personnage a fait parler de lui du temps de Ben Ali, victime qu’il avait été des menées prédatrices coutumières de «l’ancienne famille». Pour Mohamed Boussaïri Bouebdelli, président du parti libéral maghrébin, promouvoir un parti, qui plus est, est libéral et quelque peu centriste, coule de source. Les réponses qu’il donne reflètent une connaissance éprouvée du terrain. Il prône ainsi des actions sociales ciblées, sans grands développements idéologiques. Il pense surtout, et là nous sommes sur son terrain de prédilection, à une profonde révision de tout le système éducatif. Paroles de connaisseur.

>L’Economiste Maghrébin: Pour quelqu’un qui a longtemps milité contre le régime de Ben Ali, pourquoi créer ce parti aujourd’hui?

>Mohamed Boussaïri Bouebdelli: Mon avenir est derrière moi. Je n’ai pas d’ambitions pour accéder au pouvoir. Mais ayant subi la dictature de Ben Ali pendant de longues années et survécu à ces années de braise, je voulais, à travers le parti, contribuer, à ma façon, pour que plus jamais cette dictature ne se reproduise.C’est aussi un hommage à tous ces Tunisiens qui ont été réprimés par la pire des dictatures au monde.

D’ailleurs, je respecte tout parti ou tendance politique qui a milité et dont certains militants sont morts sous la torture. Parfois, de jeunes étudiants ont vu leur avenir se briser, des chefs d’entreprises ont vu leurs biens confisqués. C’est pour toutes ces personnes-là que j’ai créé ce parti. Pour consolider, avec la contribution des autres partis, la démocratie dans le pays. Pour que désormais, chaque Tunisien puisse vivre dignement, la tête haute.

C’est cela le but du parti et comme je venais de le dire, je n’ai pas d’autre ambition que l’amour pour mon pays. J’aurais pu prendre ma retraite et passer le reste de ma vie à voyager, mais je veux, le jour où je dois quitter ce monde, me dire que j’ai laissé à mes enfants un pays où il fait bon vivre. D’ailleurs, le parti, c’est par mes propres moyens que je l’ai créé. Je n’ai reçu d’argent de personne et je ne pense pas gagner d’argent à travers le parti.

>L’Economiste Maghrébin: Quelles sont les grandes orientations du PLM?

>M.B.B.: Sa position sur l’échiquier politique est celle d’un parti centriste libéral et social. Son programme est un projet moderne et de progrès social, fondé sur la promotion des libertés et des institutions démocratiques, la construction d’une société prospère, consacrée par la devise suivante: travail, justice et solidarité.

Nous sommes un parti libéral. Nous croyons à la libre initiative, nous croyons aussi au rôle stratégique de l’Etat, notamment en ce qui concerne le service public.

Nous sommes un parti centriste qui milite pour la sauvegarde et la consolidation d’une classe moyenne en perdition ces dernières années, à cause des politiques menées par Ben Ali, politiques qui ont créé une petite classe de riches et une large classe de pauvres. Nous croyons que la classe moyenne est la force de la Tunisie.

Nous sommes enfin un parti maghrébin parce que nous croyons que cette dimension est une vraie opportunité pour le développement du pays. Il faut comprendre que nous sommes un petit pays de dix millions d’habitants, nous serons, dans le meilleurs des cas, quinze millions d’ici 2015. Or le Maghreb est un marché de cent millions d’habitants. Une union maghrébine, du moins économique avec la libre circulation des biens, est dans ce sens inévitable.

>L’Economiste Maghrébin: Vous avez une longue carrière dans le domaine de l’enseignement. Quelle place occupe-t-il dans vos programmes?

>M.B.B.: La Tunisie doit investir dans l’enseignement. C’est du moins notre vision au PLM. Il ne peut y avoir de réel développement sans investissement dans l’éducation. Nos enfants n’auront d’autre avenir que dans le savoir.

Pour cela, nous pensons qu’il faudra, sans délai, mettre en place un système éducatif en phase avec le 21ème siècle. Il faut savoir, à ce propos, que notre système éducatif vient d’un autre âge. En retard d’un siècle, si ce n’est de deux. Le monde est devenu très complexe, il évolue à grande vitesse et on ne peut relever le défi sans miser sur le seul atout qu’on peut avoir, le savoir.

C’est en ce sens que nous avons placé l’éducation en tête des priorités nationales. Nous plaidons pour une réforme de fond à tous les niveaux. Vingt ans en arrière, personne n’envisageait ou n’imaginait la banalisation des nouveaux modes de communication. Or on ne peut concevoir aujourd’hui un savoir sans internet ou sans portable.

Il faudra, par ailleurs, mettre en place de nouveaux programmes projetés sur les trente prochaines années. On doit pouvoir anticiper ce que sera le monde, au terme des trois prochaines décennies. Et cela ne peut se faire sans la participation des jeunes. Cela peut aussi se faire en donnant la place qu’il faut à la recherche scientifique et en généralisant l’apprentissage des langues dès le jeune âge. Un élève qui quitte l’enseignement de base doit impérativement maîtriser au moins trois langues.

Il faudra aussi revaloriser l’éducateur matériellement, mais surtout moralement. L’enseignant, en Tunisie, n’a jamais été aussi marginalisé que durant la période Ben Ali.

Nous pensons, dans ce cadre, à l’impératif de donner l’autonomie financière à l’établissement éducatif. Il faut laisser la possibilité aux directeurs de ces établissements de s’autofinancer et de gérer le quotidien sans devoir recourir à l’administration chaque fois qu’il s’agit d’acheter même une rame de papier.

>L’Economiste Maghrébin: A quel point pensez-vous que la réforme du système éducatif peut contribuer à la création d’emplois?

>M.B.B.: Il va sans dire que l’emploi est organiquement lié à l’éducation. C’est dans ce cadre que nous avons appelé à la création d’un observatoire pour l’identification des métiers de demain afin que les réformes du système éducatif soient faites au diapason de ces nouveaux métiers.

Nous sommes par ailleurs partisans d’une délocalisation partielle des programmes. Il faudra qu’au moins 10% des programmes soient conçus par et pour les régions afin qu’ils soient spécifiques et adaptés. Il est aberrant, à titre d’exemple, de trouver à Sidi Bouzid 2000 chômeurs du supérieur avec un diplôme déposé aux archives alors qu’il n’y a même pas une bibliothèque dans les environs.

Une autre réforme doit être mise à l’ordre du jour. La banalisation des stages dans les entreprises économiques et ce dès le plus jeune âge, dès l’enseignement de base. Il faudra qu’au moins une fois par semaine, comme les cours pratiques, l’élève puisse faire du travail associatif. S’occuper, une heure par semaine, des personnes âgées par exemple. C’est seulement ainsi qu’on pourra inculquer les valeurs du travail à nos enfants.

Parallèlement à ces réformes désormais obligatoires si on veut absorber un tant soit peu le problème du chômage des diplômés, il y a une autre action à entreprendre, à savoir la consolidation de la formation continue et la formation à vie. Aux Etats-Unis, où il n’y a pas des mécanismes de garantie de l’emploi, la seule garantie est le perfectionnement à travers la formation. Cela permet aussi de changer de carrière à tout moment, selon l’évolution des demandes du marché du travail.

>L’Economiste Maghrébin: Plus concrètement, y a-t-il des mesures à entreprendre pour l’emploi des chômeurs estimés aujourd’hui à près de 700.000?

>M.B.B.: L’emploi n’est pas l’affaire d’un seul parti. Tout le monde doit s’y mettre. Personne, s’il est sincère, ne peut dire aujourd’hui qu’il peut résoudre ce problème tout seul. J’entends parfois certaines personnes qui promettent des centaines de milliers d’emplois, comme s’ils disposaient d’une baguette magique. Je n’y crois pas vraiment.

Maintenant et avant de parler de création d’emplois, il faut d’abord penser à instaurer la paix sociale. Partis politiques, syndicats et gouvernement doivent aujourd’hui collaborer étroitement pour restaurer cette paix sans laquelle il ne peut y avoir d’investissement, donc d’emploi. Et pour cela, il faut que chacun mette un peu du sien, notamment les chefs d’entreprises qui doivent assurer une répartition équitable des richesses. On ne peut pas gagner d’argent, sans faire participer le premier intéressé, à savoir la force de production. C’est là une nouvelle mentalité qu’il faudra conforter, si on veut vraiment avoir cette paix sociale.

Parallèlement et pour relancer l’emploi, il faudra mettre en œuvre une politique de promotion de l’entreprise, notamment des PME, afin de permettre de jouer pleinement son rôle de créateur de richesse et d’emploi. L’Etat tout seul ne peut assurer des emplois pour tout le monde et ce sont ces PME qui sont le vrai vivier en matière d’embauche. Il faut donc les soutenir à travers de nouveaux mécanismes de petits crédits destinés aux jeunes. Il s’agit là d’encourager la libre initiative. Il faudra aussi les aider par des incitations fiscales.

J’ai dit qu’un parti ne peut tout seul trouver des solutions. J’ajouterais que la Tunisie, toute seule, ne peut pas combattre ce fléau sans lui donner une dimension maghrébine. Si on arrive à investir dans le savoir, on pourra avoir une main d’œuvre qualifiée à exporter.

>L’Economiste Maghrébin: Vous pensez à la Libye?

>M.B.B.: La Libye est un marché important, mais nous pensons aussi à l’Egypte. Deux pays avec lesquels, à la faveur de la révolution, nous pouvons désormais tisser de nouveaux liens économiques, politiques et sociaux.

Je suis à ce propos assez optimiste. J’ai été en 1958 en France et j’ai assisté à la réalisation du premier noyau de l’UE entre le Général De Gaulle et Eisenhower. Pour le Maghreb arabe, je pense que cette nouvelle génération, ces jeunes qui ont fait la révolution, sont capables de réussir là où d’autres, pour des raisons politiques et d’amour propre, ont échoué. La démocratie est un atout qu’il faudra savoir exploiter. Et la Tunisie a un rôle majeur à jouer dans ce sens.

 

>L’Economiste Maghrébin: Vous plaidez souvent pour l’action sociale. En quoi cela consiste pour un parti libéral?

>M.B.B.: Il faut savoir que Ben Ali a appauvri le pays. Il y a aujourd’hui, en Tunisie, des gens qui ne trouvent pas de quoi se nourrir. J’ai fait du terrain et j’ai vu la pauvreté de mes propres yeux. A Kabaria, à cinq minutes de la capitale, des familles dorment la nuit le ventre vide. Des familles qui vivent à cinq dans 10m². Des pères de familles qui avouent voler pour nourrir leurs enfants. J’ai vu des enfants de dix ans quitter l’école parce qu’ils n’ont pas le prix d’un ticket de métro. Des enfants qui n’ont désormais que la délinquance comme voie d’avenir. Pourquoi s’étonner alors si la drogue fait des ravages dans ces quartiers?

C’est dans ce sens que je plaide pour les actions sociales. Des actions sur le terrain. C’est là, je pense, l’un des rôles majeurs des partis politiques. Il ne s’agit pas seulement de faire de la politique politicienne dans les bureaux. Il ne s’agit pas aussi, comme le font certains, de donner de l’argent dans l’unique but d’acheter des voix. L’action sociale est précisément une approche pour rendre la dignité à ces gens-là, pour que plus jamais ils ne fassent la manche.

Outre ces actions ponctuelles, nous plaidons pour toute une politique sociale. Nous sommes pour une couverture sociale universelle, pour la généralisation de l’habitation sociale qui doit être imposée aux promoteurs privés. Je ne serai pas fier d’être Tunisien si des gens vivent encore dans la rue.

>L’Economiste Maghrébin: Faut-il un référendum? Des propositions ont été faites à ce propos. Comment vous positionnez-vous sur ce point?

>M.B.B.: Il faut d’abord préciser que nous ne faisons partie d’aucun groupe ou coalition. Nous avons toujours été pour notre indépendance. Cela dit, nous étions l’un des premiers à évoquer la nécessité de créer des garde-fous pour la Constituante. Nous avons à ce propos appelé à limiter la durée de cette Constituante. On ne peut pas vivre éternellement en transition. Le pays a plus que besoin de stabilité, sans laquelle on ne peut parler d’économie ou d’emploi. Il faudra, dès que possible, organiser des élections parlementaires et présidentielles.

Outre la durée, nous sommes pour la consultation des Tunisiens sur le système politique à choisir, présidentiel, parlementaire ou mixte.

Entre-temps, nous sommes pour la mise en place d’un gouvernement d’union nationale avec le plus grand nombre de partis. Un gouvernement dont l’action sera encadrée de façon stricte par un certain nombre de garde-fous.

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