“Notre parti est fondamentalement bourguibien”

Ahmed Mansour :
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Paru dans L’Economiste Maghrébin daté du 7 septembre 2011

>L’Economiste Maghrébin: Un nouveau parti néo-destourien, est-ce là une référence à un certain héritage bourguibien?

>Ahmed Mansour:Le parti de Néo-Destour a obtenu son visa le 19 juillet. C’est un parti fondamentalement bourguibien, il tire ses références du Néo-Destour créé le 2 mars 1934.

Cette période a été caractérisée par l’adhésion de toutes les organisations nationales dans l’objectif du parti. Celles-ci avaient été créées, pour une grande partie, par le parti lui-même. C’est le cas de l’Ugtt, de l’Uticaou de l’Union des agriculteurs. De par la synergie engendrée par l’adhésion de toutes ces organisations, la Tunisiea pu accéder à son indépendance au lendemain de laquelle le premier gouvernement s’est attelé à édifier un Etat moderne à travers le Code du statut personnel en 1956, la proclamation de la république en 1957, et la Constitution en 1959. Cette constitution a inspiré d’autres pays en raison de la pertinence de ses choix.

Tout cela pour dire quele Néo-Destour, depuis sa création, a mené le pays vers l’indépendance. Il a par ailleurs contribué à l’édification de la Tunisie moderne, à la promotion de l’Homme, à la régulation des naissanceset surtout à la mise en place de la pierre angulaire du développement régional. Objectif que semble omettre de signaler ceux qui, aujourd’hui, dénoncent l’absence d’intérêt pour le développement régional.

Pourquoi avoir créé ce parti? Nous pensons qu’il y a des forces qui sont en train d’altérer les fondamentauxde la cohésion sociale et politique du pays. Face à cette situation, des personnalités du monde politique, économique et syndical, ont décidé de créer un parti dans le but de corriger certains choix qui sont contraires aux objectifs mêmes de la révolution.

>L’Economiste Maghrébin: Plus concrètement, quels sont les fondamentaux de ce parti?

>A.M.:Nous partons du principe que le citoyen tunisien est la base et l’aboutissement de nos intérêts et ce, dans le but de lui assurer la dignité et son droit à vivre librement dans la démocratie et la justice. Nous sommes aussi pour la préservation des droits et des acquis de la femme tunisienne. Nous hissons la préservation de ces droits au niveau de l’obligation nationale contraignante.

Nous considérons, par ailleurs, que le travail est une valeur en soi et l’un des fondements de la cohabitation civile et du développement. En ce sens, la contribution des citoyens à la création des richesses est l’un des fondements de la citoyenneté. Elle garantit, de même, son droit à une juste redistribution de ces richesses. La solidarité entre les différentes composantes de la société et toutes les régions est une valeur pour laquelle nous allons militer, non seulement par des mots, mais par des faits.

La lutte contre toute forme de violence, de discriminationet d’exclusion est aussi une valeur de base dans la philosophie du parti. Nous militerons dans ce cadre en vue de consolider les valeurs de tolérance qui sont ancrées dans notrepeuple et qui trouvent racine dans notre histoire millénaire.

>L’Economiste Maghrébin: Vous dites que le parti s’est donné comme objectif de corriger certains choix. Quels sont justement ces choix et comment analysez-vous la scène politique aujourd’hui?

>A.M.:Nous constatons, depuis le 14 janvier, des dérives quisont préjudiciables et qui peuvent entacher le processus de transition démocratique. En témoignent les transgressions de l’éthique électorale parcertains partis et l’utilisation d’argent sale pour influencer les votes. Ces transgressions enlèvent toute crédibilité au processus électoral de l’Assemblée constituante et aux prochains élus, toute légitimité. La Haute commission devrait, en toute priorité, se pencher sur cet aspect des choses plutôt que de commettre l’irréparable décision d’exclure des compétences pour avoir soi-disant servi l’ancien régime et nous faire perdre ainsi énormément de temps.

En somme, la «Haute commission» a commis au moins deux fautes, la première, c’est celle d’avoir illégalement consacré la règle de “ôte-toi que je m’y mette” en créant le vide pour que des partis qui n’avaient aucune chance de participer à la gestion du pays soient avantagés aux dépens d’autres partis de loin plus légitimes.

La deuxième, ce sont ces dérives de l’exclusion abusive et illégale de cadres patriotiques et compétents, au seul motifd’avoir servi le pays durant les 23dernières années. Cette attitude est d’autant plus malsaine qu’elle émane de certains qui, bien qu’ils aient soutenu Ben Ali sans réserve depuis 1987, lui permettant d’instaurer son régime totalitaire, nient aujourd’hui leurs responsabilités et revendiquent la paternité de la révolution.

Il y a aussi cette propagation de la violence dans la majorité des régions et le gaspillage de temps et d’argent en raison d’impertinentes décisions de changer la Constitution qui existe déjà et dont le toilettage ne nécessitait pasplus d’une semaine de travail sérieux.

Il ne faut pas oublier enfin les pertes colossales enregistrées par l’économie tunisienne, qui ont dépassé pour les six premiers mois, six mille milliards de nos millimes.

>L’Economiste Maghrébin: Quelles solutions préconisez-vous?

>A.M.:Il est impératif d’abréger cette période de transition. Il aurait été, à ce propos, plus judicieux d’avoir recours à un référendum sur une Constitution «nettoyée» des dispositions anti-démocratiques qui ont été faites sur mesure et en contradiction avec les objectifs – mêmes de la Constitution de 1959 et les fondements de la nation.

>L’Economiste Maghrébin: Vous êtes assez critique vis-à-vis de la Haute instance.

>A.M.:Cette instance, à mon avis, a dépassé toutes les lignes rouges. Supposée être consultative, elle a mené vers des abus notamment, comme je viens de le signaler, la privation des droits d’éligibilité de plusieurs dizaines de milliers de Tunisiens. C’est dans ce cadre que j’ai exprimé à maintes reprises ma déception de cette instance et les dépassements des prérogatives de certains de ses membres qui n’ont, n’oublions pas, aucun caractère représentatif.

C’est dans ce cadre que nous avons exprimé, dès la création du parti,l’impératif de créer un Conseil national regroupant tous les partis capables d’apporter un certain équilibre entre tous les partis et toutes les sensibilités qui pourront, sans discrimination, défendre leur point de vue.

>L’Economiste Maghrébin: Vous avez évoqué, à maintes reprises, la majorité silencieuse. Pensez-vousque cela est toujours d’actualité?

>A.M.:Il est clair qu’il existe toujours une majorité silencieuse en Tunisie. La preuve: une bonne partie des Tunisiens ne se sont pas inscrits sur les listes électorales pour la Constituante. Un désintérêt qui a amené à revoir les dispositifs d’inscription en ouvrant la voie à l’inscription par procuration et parfois en gros. C’est cequi explique que des morts ont été inscrits.

En fait, cette majorité silencieuse est scindée en deux parties. La première, qui n’est pas convaincue par ce qui se passe et qui ne porte aucun intérêt aux événements en cours. La deuxième, qui est contrainte d’être silencieuse parce que les médias refusent de lui donner l’occasion de s’exprimer.

Ce sur quoi il faut insister, c’est que ce silence n’est pas thérapeutique, il exprime seulement l’échec à créer des mécanismes agissants pour conforter la solidarité entre les différentes composantes de la société. C’est d’autant plus le cas que cette majorité a, elle aussi, participé à cette révolution contre l’ancien régime.

>L’Economiste Maghrébin: L’économie tunisienne traverse une mauvaise passe. Ayant côtoyé la sphère économique durant des années, quelles sont, d’après vous, les solutions?

>A.M.:Comme je viens de le dire plus haut, en l’espace de six mois, l’économie tunisienne a perdu plus de six mille milliards de millimes. Il faut donc réagir et réagir vite.

Il est, en ce sens, impératif de tracer une feuille de route économique basée essentiellement sur l’investissement dans l’intelligence et la promotion des ressources humaines. Nous voulons créer une économie moderne et concurrentielle où le secteur des services est un secteur stratégique. Il faudra, par ailleurs, œuvrer pour la promotion de l’agriculture à travers sa modernisation dans le but d’assurer la sécurité alimentaire.

Sur un autre plan, il faudra travailler pour l’édification du Maghreb arabe en tant que voieincontournable pour assurer une coopération équilibrée et fluctuante entre les deux rives de la Méditerranée.

Tout cela ne peut, bien sûr, avoir lieu sans le droit de tout Tunisien àavoir accès à une information juste qui lui permette d’identifier les maux économiques, sociaux et politiques du pays et d’y travailler pourles corriger.

>L’Economiste Maghrébin: Pour conclure, comment voyez-vous l’avenir?

>A.M.:Lorsqu’on observe les dépassements de certains partis,de la Haute instance et des médias, lorsqu’on constate l’utilisation exagérée et malpropre de l’argent politique, on est en droit d’être inquiet sur l’avenir et notamment sur l’issue des prochaines élections.

Le pouvoir actuel assume lui aussi une responsabilité en ce sens qu’il doit prendre les décisions qui s’imposent pour réussir cette étape, ce qui ne semble pas être le cas.

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