“Nous avons besoin d’une nouvelle classe politique…”

Youssef Chahed: “Nous avons besoin d’une nouvelle classe politique...”
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>L’Economiste Maghrébin: «La voie du centre», d’où est venue l’idée de créer ce parti et pourquoi ce nom?

>Youssef Chahed: La Voie du centre, c’est l’idée d’un groupe de jeunes qui a choisi la voie de l’engagement, qui a senti la nécessité de s’engager pour pouvoir agir. Nous avons constaté, à travers Kasbah 1 et 2, que celui qui s’engage peut avoir gain de cause.

La deuxième conviction qui nous a poussés à créer ce parti, c’est l’absence des jeunes dans la vie politique. Actuellement, nous retrouvons les mêmes têtes dans le paysage politique. Même dans les grands partis, l’ascenseur ne fonctionne pas et on ne voit pas d’ascension de jeunes vers le sommet. Pire encore, aucun parti ne s’adresse directement à eux. Or nous sommes convaincus que c’est aux jeunes, qui représentent plus de 60% de l’électorat, de tracer la voie de demain. Nous avons donc logiquement comblé cette lacune, d’autant plus qu’il y a aujourd’hui une opportunité, un souffle démocratique qui nous permet de le faire.

Maintenant, en ce qui concerne nos orientations, le choix même du nom du parti peut donner un élément de réponse. La Voie du centre correspond à l’idée que nous refusons toutes les idéologies, que celles-ci soient de droite ou de gauche. Nous ne voulions pas adopter une idéologie incapable d’exprimer notre spécificité. Nos orientations doivent être inspirées du terrain pour appliquer une politique de bon sens.

>L’Economiste Maghrébin: Quels sont vos objectifs?

>Y.C.: Comme le reste des partis, nous avons comme objectif de construire la Tunisie de demain, bâtir un projet économique et social par des Tunisiens et pour des Tunisiens, séparer le pouvoir et la religion tout en veillant à notre identité arabo-muslmane, promouvoir une justice indépendante, mettre en place un régime démocratique avec un parlement et un président contrôlés, etc… En fait, les objectifs d’une majorité de Tunisiens, que nous partageons.

Nous nous sommes en particulier donné comme objectif la formation d’une nouvelle génération de politiques. Il faut une nouvelle classe d’hommes politiques et de femmes politiques. La preuve, après le 14 janvier, on a eu du mal à trouver des politiques. Il aura fallu appeler Béji Caïd Essebsi, 85 ans, l’un des derniers hommes politiques de l’ancienne école. Et c’est normal après 23 ans de dictature.

Il faut dès aujourd’hui politiser les jeunes pour en faire de futurs responsables politiques. On en a besoin, surtout dans un régime démocratique. Or ce point a été négligé aussi bien par les partis que par les deux gouvernements transitoires qui sont allés au plus pressé, négligeant l’essentiel.

>L’Economiste Maghrébin: La prolifération des partis politiques, est-ce préjudiciable?

>Y.C.: Beaucoup, en effet, nous critiquent et disent qu’il y a trop de partis. Je réponds que pour une fois que nous avons l’opportunité de faire de la politique, de nous engager et de créer un parti, il faut en profiter. C’est le cas, surtout que personne ne peut, aujourd’hui, affirmer avec certitude que cet élan de liberté va durer et que ce que nous vivons actuellement n’est qu’une petite récréation et que la dictature ne sera pas de retour.

>L’Economiste Maghrébin: Vous faites parti du pôle démocratique moderniste. Pourquoi et quel avantage en tirez-vous?

>Y.C.: Dès la création du parti, nous étions conscients de la difficulté de la tâche et de ce fait, de la nécessité de créer des coalitions. Et ce ne fut pas, il faut l’avouer, une tâche facile. Pratiquement tous les partis étaient nouveaux et on ne se connaissait pas. En plus, il y avait un certain égo à préserver pour certains partis historiques. Mais on a été aidé par les associations et les initiatives citoyennes qui nous ont guidés vers le pôle.

Nous sommes aujourd’hui cinq partis: le Parti socialiste de gauche tunisien, le Mouvement de la justice et de la citoyenneté, Al Wifek républicain, et nous La Voie du centre, en plus de cinq initiatives. Nous nous sommes regroupés sur un socle de valeurs en commun. Nous nous sommes dit que la Constituante est quelque chose de très sérieux dont dépendra l’avenir de la Tunisie et qu’il fallait, pour cette étape, laisser les idéologies de côté et se mettre d’accord sur des valeurs partagées pour lesquelles il était nécessaire de militer, pour en faire le fondement de la prochaine constitution que nous voulons moderne et progressiste. Des valeurs universelles de liberté comme celles des droits de l’homme, de la république, du modernisme, de la parité homme/femme. En tout, il s’agit d’une charte en quinze points qui nous unit. Cette union est une force contre les menaces de certains courants rétrogrades, contre ceux qui veulent mettre en doute les acquis réalisés par des générations de Tunisiens.

Cela dit, et contrairement à ce que certains prétendent, le pôle n’a pas pour unique raison d’être de lutter contre Ennahdha, on n’est pas contre une partie bien précise. On est contre tout mouvement qui peut présenter une menace pour les valeurs universelles.

>L’Economiste Maghrébin: Comment vous êtes-vous organisés au sein de ce pôle? Avez-vous des actions concrètes?

>Y.C.: Nous menons un travail en profondeur. Des commissions de réflexion sont mises en place pour élaborer un programme pour la nouvelle constitution et les urgences socio-économiques du pays. Ce programme sera présenté dans les détails lors d’un grand meeting le 20 août au palais des sports d’El Menzah.

On a, de même, mis en place un comité exécutif composé d’un porte-parole, d’un coordinateur et d’un rapporteur.

Par ailleurs, nous travaillons pour présenter des listes uniques du pôle dans les 26 circonscriptions lors des prochaines élections pour la Constituante. Dans ce cadre, nous exprimons notre reconnaissance à Ettajdid qui a accepté de mettre en arrière plan son nom au profit du pôle.

Sur le terrain, nous avons organisé deux grandes manifestations: l’une contre la violence et la deuxième pour le soutien au processus démocratique. Deux manifestations qui ont été de grandes réussites.

>L’Economiste Maghrébin: Il y a un certain flou chez le Tunisien sur les prérogatives de la prochaine Constituante. Avez-vous des précisions à ce propos pour éclairer l’opinion publique?

>Y.C.: Dans le programme politique sur lequel nous travaillons, nous essayons, entre autres, de définir le rôle de la Constituante aussi bien dans la rédaction d’une nouvelle constitution qu’en tant qu’institution légitime appelée à diriger le pays. Est-ce que le nouveau gouvernement va être élu par l’Assemblée ou bien est-ce qu’il y aura d’autres formules? Il y a débat sur le sujet.

Il y a aussi la question de la durée que nous avons fixée à un an. C’est du moins notre proposition au pôle. Nous sommes conscients qu’avec le mode de scrutin retenu, il n’y aura pas une forte majorité et que de ce fait, les débats entre les différentes composantes peuvent s’éterniser. C’est pour cela que nous pensons qu’il faut en limiter d’avance la durée. Et qu’il faut créer en même temps des mécanismes pour structurer le travail de la Constituante.

Bien sûr, ce ne sont là que des propositions, la Constituante est souveraine dans les choix qu’elle fera.

>L’Economiste Maghrébin: La Constituante en soi, pensez-vous que ce soit le bon choix? Il a été par exemple question d’un référendum. Êtes-vous pour ce choix?

>Y.C.: La Constituante a été le meilleur des mauvais choix. Là, je blâme Mohamed Ghanouchi qui n’a pas donné un cap politique clair. On pouvait opter pour d’autres formules. En fait, dans l’ancienne constitution, il y avait quatre ou cinq articles à changer, tels que les articles 40 et 41. On pouvait y arriver par un simple référendum.

Et là, je rebondis sur ce que j’ai dit tout à l’heure. On n’a pas pris la bonne décision à ce sujet parce qu’il n’y avait pas de vrais politiques en Tunisie. Des politiques courageux pour dire les choses telles qu’elles sont. On a choisi un chemin rude alors qu’on n’était pas outillé pour. Nous n’avons pas la matière première, les hommes politiques.

Seulement, maintenant on ne peut plus faire marche arrière. Les dés sont jetés. On ne nous a pas laissé le choix, il faut faire avec. Il faut assumer et gagner le pari.

>L’Economiste Maghrébin: Comment expliquez-vous le manque d’empressement des Tunisiens à s’inscrire pour les prochaines élections? Est-ce déjà une sanction?

>Y.C.: En Tunisie, on est passé, d’une manière rapide et sèche, d’un régime dictatorial à son contraire. Le Tunisien s’est trouvé du jour au lendemain avec une centaine de partis politiques, des informations qui fusent du partout. Il est saturé alors qu’il n’est pas prêt pour cela. Tout cela brouille les cartes et on n’a plus de visibilité claire sur les événements. Le Tunisien est perdu et c’est pour cela qu’il n’arrive pas à se décider.

Dans ce sens, il est vrai qu’on peut penser que ce manque d’empressement est comme une sanction des Tunisiens contre cet imbroglio. Il y a un problème de confiance entre le peuple et les institutions de l’Etat.

>L’Economiste Maghrébin: La justice, c’est l’actualité de l’heure. Que pensez-vous des derniers événements?

>Y.C.: Nous sommes résolument pour l’indépendance de la justice. Nous pensons aussi que ce n’est pas en 24 heures que nous allons changer les pratiques de 23 ans et avoir une justice indépendante. Il est indéniable qu’il reste toujours des dysfonctionnements.

Lorsqu’on on constate qu’après sept mois, aucun responsable de l’ancien régime n’a été condamné, on ne peut que se poser des questions. Et ce n’est pas ainsi qu’on va rétablir la confiance entre le Tunisien et la justice. Comment expliquer à un citoyen lambda que son fils se fait juger en trois jours pour un petit quelque chose alors que d’autres responsables, qui ont abusé de leurs fonctions, circulent librement et sont en train de gérer tranquillement leurs richesses mal acquises.

Au pôle, nous avons condamné ce dysfonctionnement ainsi que la libération de certains responsables. Mais parallèlement, nous avons aussi appelé à l’amélioration des conditions du travail des juges.

>L’Economiste Maghrébin: Le décret-loi sur le financement des partis a été sujet à controverse. Quelle est votre position?

>Y.C.: Au pôle, nous sommes pour la première version du texte, celle qui a été adoptée. Partout dans le monde, le financement des partis est régi par une loi. C’est vrai qu’elle peut être sujette à débat, mais la loi est nécessaire pour lutter contre les dérapages.

C’est là une question de principe. Maintenant, on sait pourquoi certains sont contre. Ce sont ceux qui ont le plus d’argent.

Et puis, qu’on dise les choses clairement. On a peur du phénomène de l’achat des votes. Le pays est dans une situation économique difficile et il y a une absence de culture politique. Qu’on ne se leurre pas, après des décennies de dictature, il n’y a pas vraiment une conscience politique chez le Tunisien.

C’est pour cela que nous voulons que tout soit clair. On peut toujours trouver un terrain d’entente sur le montant de financement, le plafond. Tout cela n’est pas un problème. L’essentiel est qu’on sache quelles sont les sources de ces financements.

>L’Economiste Maghrébin: La Tunisie passe par une crise économique. Comment analysez-vous la situation, au parti?

>Y.C.: Il faut changer le modèle de développement économique bâti sur la consommation et l’investissement de l’Etat lors de ces dernières décennies. Ce système a certes créé de la croissance, mais il a aussi créé une inégalité dans la répartition des richesses et un fort taux de chômage.

Il faudra un nouveau modèle basé sur l’initiative privée, un modèle à l’anglo-saxonne. Il faut apprendre, dès l’école, comment compter sur soi, avoir l’esprit d’initiative, créer son entreprise. Un travail de longue haleine à faire et toute une mentalité à changer. On a vu, après la révolution, comment tous ceux qui travaillaient dans le secteur public voulait être titularisé. C’est une autre culture, celle, comme on dit chez nous, d’«un clou dans un mur».

>L’Economiste Maghrébin: A ce propos, quel est votre programme économique?

>Y.C.: Comme je viens de le dire, le premier point sur lequel se base notre programme est la libre initiative. Le rôle essentiel de l’Etat n’est pas de créer des emplois.

Le deuxième principe, c’est la bonne redistribution des richesses. Nous sommes pour la création d’un mécanisme nouveau qui puisse garantir l’équité entre les régions. Nous sommes la voie du centre et nous voulons un équilibre, un juste milieu pour le bien-être de tous les Tunisiens, sans distinction, de toutes les régions.

Le problème du développement régional est qu’il a été toujours pensé ici, dans des bureaux à Tunis, sans aucune connaissance du terrain. C’est pour cela qu’on dit qu’il faut des conseils régionaux élus, avec une autonomie financière et de gestion. Issu de la région, c’est lui qui connait les problèmes de la région et ses potentialités.

Il faut, dans le même cadre, penser à retracer les régions. Nous pensons qu’il serait plus astucieux de faire un découpage horizontal, de la mer aux frontières algériennes. On peut avoir cinq régions avec des potentialités assez diversifiées.

Le troisième point est qu’il faut repenser le modèle agricole. Nous avons un potentiel énorme qui est hélas très mal exploité. Du moment qu’on a une superficie limitée et une pluviométrie moyenne, il est inapproprié de se focaliser sur les grandes cultures qui ne pourront jamais satisfaire nos besoins. Il faudra au contraire se focaliser sur les cultures à forte valeur ajoutée. C’est une décision politiquement difficile, mais il faut se décider un jour. Qu’on en finisse avec cette idée d’auto suffisance qu’on ne pourra jamais atteindre!

Il faut aussi moderniser le secteur. Il est par exemple aberrant de vendre de l’huile en vrac qui vous rapporte 500 à 700 milliards, alors que cela peut vous rapporter le triple si cette huile était mise en bouteille.

>L’Economiste Maghrébin: Et pour la fiscalité, quelles sont vous propositions? Pensez-vous qu’il faudra des mesures exceptionnelles pour cette période post révolution?

>Y.C.: L’une des causes de la révolution,c’est que certains se sont énormément enrichis, au-delà de la normale alors que d’autres ont stagné. L’écart entre les deux est devenu énorme et avec la fiscalité, il y a moyen de réduire cet écart. On pense que dans l’immédiat, on peut d’une façon temporaire, et pour contribuer à l’effort national, taxer, à partir d’un seuil, les grosses fortunes.

Sur un autre registre, j’aurais aimé, pour contribuer à l’effort national, faire l’impasse cet été sur la séance unique. Le pays passe par une crise sans précédent et l’Etat aurait dû prendre la décision qui s’impose. On aurait pu, dans ce cas, demander une contribution fiscale supplémentaire aux plus riches puisque tout le monde y aura mis du sien.

>L’Economiste Maghrébin: Si demain vous êtes au pouvoir, quelles sont les trois premières décisions que vous prendriez?

>Y.C.: La première décision, c’est de garantir l’indépendance de la justice. La deuxième, c’est de réformer le système éducatif et la  troisième décision serait de consacrer la participation des jeunes à la vie politique et à la prise de décision.

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