“La solidarité entre les régions doit permettre de restaurer la compétitivité des territoires”

Diplômé de l’École polytechnique de Paris (1973), de l’Ecole nationale supérieure des Mines de Paris (1977) et d’International Development Law Institute de Rome (1984), Radhi Meddeb a débuté sa carrière à la Compagnie des phosphates de Gafsa- Tunisie (1977-1982), avant d’intégrer la Société tuniso-saoudienne d’investissement et de développement (1982-1987).

Il crée en 1987, Comete Engineering, bureau d’études pluridisciplinaire, dont il est le Pdg. Il est également Pdg fondateur des différentes filiales du groupe Comete implantées en Tunisie, en Algérie et en Libye.

Le groupe intervient dans les domaines de l’ingénierie, du conseil et de l’immobilier. Radhi Meddeb préside aussi l’Institut de prospective économique du monde méditerranéen, Ipemed (France) dont l’objectif est de rapprocher les deux rives de la Méditerranée par l’économie.

>L’Economiste Maghrébin: Vous venez de fonder l’Association « Action et Développement Solidaire » (ADS). Quelles sont les raisons qui vous ont amené à créer ce mouvement citoyen ?

>Radhi Meddeb: En décembre 2010, qui s’attendait à ce que notre peuple fasse tomber, sur la base de manifestations pacifiques et avec une détermination sans faille, un régime si répressif et corrompu établi depuis 23 ans et pousse un dictateur à prendre la fuite? J’ai été comme tout le monde surpris et en même temps, si fier de mon peuple.

La révolution du 14 janvier a été le fait de notre jeunesse éduquée en soif de dignité, de liberté d’expression et d’emploi mais aussi d’hommes et de femmes refusant les archaïsmes et la fatalité. Elle s’inscrit dans une longue tradition de lutte du peuple tunisien pour accéder à la modernité et à l’émancipation.

Cette révolution est celle du refus du mépris et du mensonge. Elle puise ses racines au plus profond de l’âme tunisienne. Elle se nourrit d’éducation et de modernité. Elle continue et parachève l’indépendance politique du pays. Elle impose à chacun de nous, de la responsabilité et de l’engagement.

Il était donc de mon devoir de citoyen tunisien de m’engager, à travers mes compétences et mes réseaux, à œuvrer pour la refondation d’une Tunisie nouvelle.

>L’Economiste Maghrébin: Votre mouvement porte un projet qui se définit comme une alternative économique et sociale. Pourriez-vous nous en donner les grandes lignes ?

>R.M.: Ce programme part d’un diagnostic de la situation présente et passée, des performances et des limites des réalisations depuis 50 ans, des évolutions mondiales et régionales et des risques qui s’imposent à nous, et enfin des défis que nous devons relever dans la compétition, mais également dans la dignité, dans la solidarité et dans la cohésion nationale.

Le programme d’Action et Développement Solidaire place la promotion de l’Homme, au cœur du modèle de société. Il se veut cohérent et faisable, porteur d’idées novatrices et réalistes.

Il déroule de manière détaillée le nouveau mode de gouvernement à mettre en place, fait de proximité, de responsabilité et de modestie et les réformes politiques à mener tant au niveau institutionnel, économique, social, éducatif ou culturel : décentralisation et aménagement du territoire, politique industrielle, réforme du secteur financier, refonte du code des investissements, réforme fiscale, mission de l’école, politique de l’emploi, politique étrangère…

A la fois ambitieux et réaliste, ce programme comprend des propositions concrètes qui s’articulent autour de trois temps : l’urgence, le court-moyen terme et le long terme.

>L’Economiste Maghrébin: Pourriez-vous nous définir plus précisément ce modèle basé sur le développement solidaire ?

>R.M.: Comme je l’ai rappelé, la révolution du 14 janvier est fondamentalement l’expression d’un besoin vital de reconnaissance, de dignité. Cela appelle nécessairement à l’édification d’un modèle de développement solidaire.

Ce modèle se base sur le principe fondamental que chacun d’entre-nous peut être créateur de valeur pour soi et pour la société. Il porte l’engagement par lequel les Tunisiens se mobilisent les uns pour les autres, mais également chaque Tunisien au service de l’intérêt général. Les Tunisiens ne sont pas demandeurs de charité, mais d’une société plus juste, au sein de laquelle ils disposent des moyens de se réaliser en tant qu’individus autonomes et citoyens maîtres de leur destin commun.

Dans le cadre de notre programme, nous avons décliné le développement solidaire selon trois axes forts : la solidarité régionale, la solidarité sociale et la solidarité
inter-générationnelle. Ce programme se présente, à nos yeux, comme la seule voie crédible qui permette de résorber les fractures générées par l’ancien régime, mais également comme la réponse la plus pertinente aux besoins, aux aspirations et aux valeurs des Tunisiens.

La Tunisie a hérité, au 14 janvier, d’une situation politique et sociale particulièrement dégradée.

– Tout d’abord, un important déséquilibre régional : l’intérieur, le Centre Ouest, le Nord Ouest et le Sud ont été les laissés-pour-compte du développement et de la croissance.

– Ensuite, une énorme dégradation du pouvoir d’achat des Tunisiens et par là même de leur qualité de vie. Cela concerne autant les démunis des régions intérieures que les demandeurs d’emploi mais aussi une large partie de la classe moyenne, souvent employée mais de plus en plus plongée dans le surendettement et la précarité.

– Enfin, une jeunesse éduquée, qui s’est investie dans des études longues et coûteuses pour se retrouver face au mur du chômage et de l’exclusion. Cette jeunesse refuse d’appartenir à une génération sacrifiée, de se résigner à une rupture avec la loi du progrès générationnel selon laquelle la génération d’après, la leur, vit mieux que celle de ses ainés.

>L’Economiste Maghrébin: Pourriez-vous nous citer des exemples concrets qui illustrent ce modèle de développement solidaire ?

>R.M.: La solidarité est une valeur inclusive et multidimensionnelle. Je prendrai à cet effet plusieurs exemples.

La solidarité régionale, aujourd’hui, s’il faut 600 habitants par médecin à Tunis, il en faudrait plus de quatre fois plus à Sidi Bouzid ou à Kasserine. La solidarité entre les régions doit permettre de restaurer la compétitivité des territoires. La construction des infrastructures et la décentralisation pourraient y contribuer sous réserve d’une véritable politique d’aménagement du territoire.

La solidarité sociale: La Tunisie a évolué. Les structures de la famille traditionnelle ont éclaté et la solidarité familiale est en déperdition. Que fait-on aujourd’hui pour nos ainés atteints largement par l’âge de la retraite, mais n’ayant jamais cotisé et que leurs enfants ne pourront pas soutenir?

La solidarité inter-générationnelle: avons-nous le droit de surconsommer les ressources rares et limitées dont nous disposons et de laisser le pays dans un état moins favorable que celui dans lequel nous l’avons reçu de la génération antérieure? Sous le double effet de l’érosion et de l’urbanisation, la Tunisie perd annuellement 25 à 30.000 hectares de terres arables. En 23 ans, la Tunisie a perdu une surface utile équivalente à celle du Cap Bon. Est-ce acceptable? Est-ce supportable? Avons-nous le droit de continuer à puiser dans les ressources non renouvelables d’eau profonde alors que nous sommes dans une situation avérée de stress hydrique et que notre plus grand gisement non exploité d’eau est la maitrise de la sur consommation et du gaspillage, liés essentiellement aux méthodes archaïques d’irrigation?

>L’Economiste Maghrébin: La vocation politique d’ADS apparaît comme une évidence. Pourquoi ne pas avoir directement fondé un parti politique ou rejoint un parti existant ?

>R.M.: Avant d’opter pour une association citoyenne, j’ai longuement réfléchi et débattu avec le groupe fondateur d’ADS. Deux raisons majeures ont motivé ce choix collectif.

Premièrement, les partis en présence ne se sont pas suffisamment distingués par une proposition politique porteuse d’une vision prospective claire déclinant un modèle de société mobilisateur, encore moins d’un programme sociétal, économique et social qui réponde aux attentes de la population. L’offre politique actuelle relève encore de l’idéologie et non de l’action. Concrètement, elle ne s’appuie pas sur des propositions suffisamment concrètes et opérationnelles permettant de répondre d’une part, aux besoins urgents des populations et d’autre part, à la nécessité d’établir un modèle durable et solidaire de développement. Cette faiblesse majeure ne permettra pas un choix démocratique de nos futurs gouvernants.

Action et Développement Solidaire, se propose de fédérer la société civile, soucieuse d’exercer ses droits citoyens et qui adhère à nos valeurs et à notre programme mais qui ne se retrouve pas dans les programmes et discours des formations politiques actuelles.

Deuxièmement, les promesses exposées par les partis politiques ne véhiculent pas suffisamment les valeurs d’un modèle qui s’appuie sur le développement solidaire. Plus précisément, le développement du pays est essentiellement appréhendé dans sa dimension économique, et la solidarité est principalement définie comme une démarche de compassion envers autrui ou présentée comme un palliatif permettant de corriger, autant que faire se peut, les travers d’un modèle économique pour lequel on accepte, dès le départ, les fractures sociales béantes qu’il génèrera. Ainsi, ces deux fondamentaux sont-ils ainsi abordés séparément alors qu’ils doivent être indissociables. C’est l’association constante de ces deux vecteurs – développement économique et solidarité – dans toutes les orientations et actions politiques, sociétales, environnementales, culturelles et économiques, qui permettra de bâtir un modèle de développement à même de garantir la prospérité, la cohésion sociale, et l’unité de notre pays.

>L’Economiste Maghrébin: Quel dessein réservez-vous à votre programme et à votre association ?

>R.M.: Action et Développement Solidaire ambitionne, au lendemain de la Constituante, de contribuer à fédérer une alliance démocratique et progressiste.

Notre programme affirme haut et fort son adhésion aux valeurs universelles de démocratie, de liberté et de respect des droits de l’Homme, à l’ouverture économique et l’intégration régionale, à la modernisation de l’Etat, à l’initiative privée, à la bonne gouvernance, à la cohésion sociale et surtout, à la solidarité nationale.

Notre mouvement est en marche, il est ouvert aux citoyens tunisiens, quelle que soit leur origine sociale ou politique, résidents en Tunisie ou de la diaspora tunisienne.

>L’Economiste Maghrébin: Connaissant votre engagement en faveur d’une coopération euro-méditerranéenne renforcée à travers vos responsabilités au sein d’IPMED, dans quelle mesure ce programme a-t-il vocation à renforcer l’insertion de l’économie tunisienne dans l’espace euro-méditerranéen?

>R.M.: Il faut être clair, les choix faits jusque-là par la Tunisie en matière de positionnement international et d’association avec l’Union européenne sont des choix inéluctables. On peut certes leur reprocher une certaine frilosité ou certaines limites mais globalement, la Tunisie n’avait pas d’alternative crédible. L’accord d’association aura d’ailleurs permis à l’économie tunisienne d’être aujourd’hui globalement compétitive, d’avoir un taux de couverture de ses importations par ses exportations proche de 80%.

Cet accord avec sa composante zone de libre échange aura pallié l’absence de politique économique du gouvernement tunisien en favorisant, par le démantèlement tarifaire, l’amélioration de la compétitivité de ses entreprises.

Là où le bât blesse, c’est que le libre échange n’a jamais fait le développement. Au contraire, il favorise la domination de la région riche sur la région pauvre. Le libre échange ne favorise pas le développement industriel, l’investissement local et l’investissement direct étranger. En aucun cas, il ne remplace la bonne gouvernance et les véritables stratégies de développement et de coopération.

La compétitivité de l’économie tunisienne passe par une plus grande insertion dans des espaces économiques plus larges, mais aussi par l’abandon des situations de rente et de privilèges. La stratégie et les modalités de coopération entre la Tunisie et le reste du monde doivent changer. Ils doivent se soumettre à plus de solidarité et de partage de valeur ajoutée pour une plus grande compétitivité partagée.

>L’Economiste Maghrébin: Un mot pour la fin. Etes-vous confiant dans l’avenir?

>R.M.: Le chemin vers la démocratie et le développement solidaire implique un triple consensus: politique, sécuritaire et économique. Il faudra également le concours de tous: gouvernement, partis politiques et société civile sur les trois temps: l’urgent, le court et le long. Les réformes structurelles ne porteront leurs fruits que sur le long terme mais bon nombre d’actions et de projets contribueront à répondre à des préoccupations immédiates. La situation économique et sociale reste délicate. Je n’en demeure pas moins résolument optimiste car je reconnais au peuple tunisien d’immenses qualités de courage, de lucidité, de solidarité, de modernité et d’ouverture. Il saura faire les choix judicieux et mettre en œuvre son attachement à toutes ses valeurs et à sa «tunisianité» pour se projeter dans un avenir meilleur.

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