« La Poste, un acteur majeur du développement régional »

Mohamed Zouhaier Basly
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« Le développement de la poste pour atteindre des niveaux compétitifs sur le plan national et international ne peut se faire qu’à travers trois dimensions : financière, postale et logistique». Ce sont là les propos du PDG de la Poste Tunisienne, M. Mohamed Zouhaier Basly. Pour lui, il faut profiter du nouveau contexte de la révolution pour lancer une réflexion et une vision stratégique sur le développement de l’une des plus grandes entreprises tunisiennes.

La Poste Tunisienne vise à diversifier son activité en exerçant un nouveau rôle dans le financement de l’économie aux côtés des banques de la place. C’est le vœu le plus cher de M. Mohamed Zouhaier Basly, qui nous fait part, dans cet entretien accordé à l’Economiste Maghrébin, des atouts , des aspirations et surtout du rôle de la Poste Tunisienne dans le développement régional qui représente, désormais, le défi de la Tunisie post révolution.

>L’Economiste Maghrébin : La poste, un peu partout dans le monde, évolue. Elle est carrément devenue une institution financière. Comment la Poste Tunisienne s’est-elle préparée pour réussir cette transition ?

>Mohamed Zouhaier Basly : Le rôle des banques et des établissements non bancaires fournissant des produits financiers à leurs clients, est soumis à d’incessants changements. Les progrès technologiques, la déréglementation et le décloisonnement des marchés, et l’interconnexion des réseaux d’information ont contribué à initier un processus de restructuration de tous les établissements financiers.

Consciente de ce défi, la Poste Tunisienne a misé sur les TIC en tant que vecteur de développement. C’est ainsi qu’elle a été l’une des entreprises pionnières en Tunisie à appliquer une stratégie d’innovation basée sur les nouvelles technologies de l’information et de la communication. Elle a en outre fait des services financiers l’un des leviers fondamentaux de sa stratégie de développement futur pour tirer profit de la croissance de ce secteur.

Grâce à cette stratégie visionnaire, elle n’a pas cessé de surprendre par sa capacité à créer des services innovants à haute valeur ajoutée centrés sur les besoins essentiels des clients.

Les résultats de cette stratégie sont perceptibles aujourd’hui. La Poste Tunisienne a ainsi conforté son rôle de « Facilitateur des transactions financières et du commerce électronique », ce qui lui a permis d’augmenter la part des services financiers et électroniques dans le chiffre d’affaires.

Toutefois, La Poste Tunisienne est confrontée à un défi majeur : celui de conforter son offre de services financiers par des services de crédit et de financement lui permettant de compléter l’effort des établissements bancaires dans le financement de l’économie et surtout de jouer « un rôle actif dans le développement régional » pour lutter contre l’exclusion sociale des personnes non bancarisées et d’assurer une meilleure égalité des chances.

>L’Economiste Maghrébin: Comment considérer La Poste Tunisienne comme facilitateur des transactions financières et du commerce électronique?

>M. Z. B.: La Poste Tunisienne n’a pas cessé d’élargir la gamme des produits financiers qu’elle offre à ses clients, consolidant ainsi son statut de facilitateur des transactions financières et électroniques.

La branche «services financiers» a connu, au cours de l’année 2010, une croissance continue des recettes estimée à 15% (par rapport à 2009), ce qui a permis à La Poste Tunisienne de compenser l’effet de la baisse de l’activité des services traditionnels ou de distribution et de se positionner au cœur de la société de l’information et de la nouvelle économie.

L’épargne auprès des bureaux de poste a enregistré une évolution considérable au cours des quatre premiers mois de l’année 2011 (plus que 6%). Ainsi, le volume des avoirs déposés a atteint 2 629 millions de dinars soit une part de marché d’environ 23% de l’épargne nationale. L’évolution de l’activité de l’épargne postale tend de plus en plus à appuyer l’effort de dynamisation de l’investissement à l’échelle nationale.

Les services de comptes courants postaux ont eux aussi connu une croissance soutenue, passant de 233 mille comptes en 1999 à 1 358 mille comptes en 2010. Le nombre de virements par CCPNet est passé de 124 mille en 2004 à 318 mille en 2010.

La Poste Tunisienne a aussi enrichi son offre de services financiers par son nouveau produit de placement « SICAV TANIT ». Lancé en 2009, ce service offre aux particuliers et aux entreprises la possibilité de fructifier leur épargne ou trésorerie excédentaire et de bénéficier des avantages de la finance directe. Le montant des placements sur le marché financier tunisien a atteint 41 millions de dinars.

D’autre part, les transferts d’argent de l’étranger vers la Tunisie, constituent un créneau porteur pour la Poste Tunisienne et l’économie nationale. L’importance de ce service se manifeste notamment par la mobilisation des avoirs en devises, par la contribution au développement des opérations de commerce extérieur au profit des entreprises exerçant dans le domaine d’import-export outre le renforcement de l’activité du marché monétaire et de change.

>L’Economiste Maghrébin: L’un des métiers d’avenir est le commerce électronique. Un nouveau défi pour la Poste.

>M. Z. B.: En effet, au cours de la dernière décennie, les services électroniques à distance et les moyens de paiement électronique de la Poste Tunisienne, ont connu un essor remarquable. Ces mesures, combinées avec le développement de la plateforme logistique, visent à consolider le positionnement de la Poste Tunisienne dans le secteur du commerce électronique et à en faire une vraie locomotive de ce créneau en Tunisie. Dans ce cadre, un ensemble de services a été lancé dont:

  • La dotation des clients de cartes de paiement électronique hautement sécurisées permettant les retraits auprès des guichets automatiques de billets GAB,
  • Le paiement via les terminaux de paiement électronique,
  • Le paiement sur Internet et le paiement via mobile.

L’ampleur des résultats atteints augure de fortes perspectives. Toutefois, ces services demeurent en deçà des objectifs fixés et le véritable décollage semble être tributaire de l’accès aux services bancaires.

Cette mesure est de nature à permettre à la Poste Tunisienne de répondre à un besoin social et économique important que les banques, seules, ne peuvent pas satisfaire.

En effet, tous les intervenants prennent de plus en plus conscience des problèmes soulevés par l’exclusion sociale des personnes non bancarisées. La Poste Tunisienne dispose d’atouts majeurs pour consolider « son rôle d’acteur du développement régional » et faciliter une meilleure égalité des chances.

>L’Economiste Maghrébin: Précisément, comment la Poste Tunisienne peut-elle devenir un acteur majeur du développement régional ?

>M. Z. B.: Le secteur postal constitue un élément capital des infrastructures d’information et de communication d’un pays, et son rôle est essentiel dans la « nouvelle économie ». Il joue un rôle également crucial en ce qui concerne l’inclusion sociale et financière, en particulier dans les pays en développement et émergents.

Les postes disposent d’un des réseaux de distribution de détail les plus étendus, sinon le plus étendu au monde. Si l’on tient compte du fait que beaucoup d’agences et bureaux de postes sont situés dans les zones péri–urbaines, rurales et/ ou dans les régions retirées, il devient évident qu’un tel outil de distribution offre d’énormes possibilités, dont de nombreux pays ont tiré profit pour offrir au public des services bancaires à forte valeur ajoutée.

L’engagement de la Poste Tunisienne dans les zones rurales ainsi que l’accomplissement d’un service à vocation sociale n’a pas permis d’accroître sa rentabilité conformément à son fort potentiel de croissance. Pour mener à bien le développement des nouveaux services de la Poste Tunisienne et sa présence comme acteur économique actif, l’Etat devrait financer le coût des obligations de service universel et réfléchir sur l’avenir de la Poste Tunisienne à l’instar des institutions postales dans les pays développés.

En outre, la baisse des volumes du courrier et la concurrence croissante des opérateurs du secteur privé ont impacté négativement le chiffre d’affaires revenant de la distribution. Les profits générés par les services financiers sont donc essentiels à l’équilibre des comptes ou à la réduction des déficits au niveau de l’entreprise postale. Le développement des services financiers constitue donc une option prometteuse et certaine pour l’avenir de la Poste Tunisienne. Cette option s’avère indispensable étant donné la fuite de plusieurs clients particuliers et entreprises vers les banques en vue de bénéficier de solutions de financement à travers plusieurs formes de crédit.

Les expériences internationales qui ont opté pour l’implication de la Poste au niveau de l’intermédiation bancaire ont prouvé que la réforme de l’activité postale est un exercice complexe et une source de controverses, qui requiert de profonds changements au sein du secteur postal, et exige une forte volonté politique et une capacité de gestion pour atteindre l’équilibre délicat entre les intérêts et les attentes des principaux intervenants acteurs économiques (le Trésor public, les banques, les clients…).

La reconnaissance du rôle important que l’accès aux services financiers peut jouer dans le développement d’une société équitable et inclusive et qui touchent les différentes régions du territoire tunisien ainsi que le potentiel de croissance de ces services constituent une dimension essentielle du débat sur la réforme du secteur postal en Tunisie.

L’étude du marché tunisien démontre que la majorité des entreprises tunisiennes sont des micros et petites entreprises généralement marginalisées par le financement direct et le financement bancaire. Ceci est lié aux problèmes informationnels entre établissements de crédit et entreprises, dus essentiellement à l’absence de garanties réelles, de transparence de la relation et d’absence des états financiers nécessaires pour la constitution du dossier de crédit.

>L’Economiste Maghrébin: Quels sont les atouts dont dispose la Poste Tunisienne pour concrétiser cette vision stratégique ?

>M. Z. B.: La Poste Tunisienne dispose d’un certain nombre d’atouts majeurs :

Le premier est sa proximité des clients : en tant qu’entreprise fortement implantée sur l’ensemble du territoire avec plus de 1000 points de contact, elle est proche de toutes les cibles.

Le deuxième atout concerne les ressources humaines qualifiées et les compétences qui constituent un capital unique, tant par leur diversité que par leur valeur.

Ces fondements font de la Poste Tunisienne un acteur économique de taille à côté des banques de la place pour financer les besoins d’une clientèle composée généralement de professionnels, de petits métiers ainsi que d’entreprises de petite et moyenne taille (PME) ne pouvant pas avoir accès au financement bancaire. Le réseau postal peut fournir la couverture nationale qui manque aux banques. Plutôt que de se considérer comme des concurrents, les banques et la Poste pourraient coopérer ensemble en tirant profit de leurs atouts respectifs pour favoriser l’accès aux financements et résoudraient les problèmes de rationnement de crédit.

La poste et les institutions bancaires ont, absolument, beaucoup à gagner en travaillant ensemble, et en fédérant leurs efforts dans le cadre d’une intégration économique régionale. Cette intégration économique est à même de constituer un moyen de stimuler la croissance, elle est donc source de création d’emplois.

La disponibilité d’un financement adéquat en termes de disponibilité de l’information, de conditions tarifaires avantageuses et de proximité permet d’encourager le lancement des petits projets au niveau des zones marginalisées, surtout à l’intérieur du pays. Une analyse de l’évolution du niveau du développement économique, social et politique en Tunisie démontre l’existence d’une « fracture » entre les différentes régions. Les grandes entreprises publiques et privées ainsi que la majorité du réseau bancaire sont centralisées au niveau de la capitale et des côtes. L’implication de la Poste Tunisienne avec un réseau étendu servira comme instrument de rattrapage économique pour les régions de l’intérieur. La relation historique privilégiée poste – entreprise dans les domaines e-commerce, logistique et financier permet une meilleure connaissance de l’entreprise partenaire et ouvre de nouvelles perspectives de développement aux deux partenaires. Ceci permet de renforcer les capacités locales d’investissement des différentes régions, d’établir des réseaux de compétences à travers toute la Tunisie, de réduire le chômage, et par conséquent d’assurer le développement et la croissance économiques.

>L’Economiste Maghrébin: Pour atteindre pleinement cet objectif, n’est-il pas nécessaire que la Poste devienne d’abord une institution bancaire ?

>M. Z. B.: L’intégration des micros financements au niveau de l’activité postale suppose l’adoption d’un modèle économique qui a pour finalité la transformation des services financiers postaux en une entité juridique distincte, conformément à la réglementation en vigueur. L’essentiel reste pour autant au niveau de la mise en place de mécanismes efficaces et transparents qui garantiront l’indépendance totale de la gestion et du conseil d’administration, vis-à-vis de l’influence politique, et de fixer des règles de surveillance et des responsabilités claires. La priorité doit être donnée à l’amélioration du système de gouvernance d’entreprise, et non au débat sur la structure de propriété de l’entité chargée des micros financements. Plusieurs études attestent que la gouvernance d’entreprise est la clé de la performance d’une institution financière, et non la structure de propriété.

A l’instar des banques et des établissements de crédit, l’entité responsable des micros financements doit fonctionner sous la tutelle des organismes de surveillance bancaire à savoir la Banque centrale. L’indépendance de l’autorité de contrôle bancaire offre une meilleure garantie pour assurer que la gouvernance d’entreprise est renforcée. Les conditions doivent être les mêmes pour toutes les institutions financières afin de créer une concurrence équitable dans le secteur.

>L’Economiste Maghrébin: Le mot pour la fin pour conclure.

>M. Z. B.: En guise de conclusion, la Poste tunisienne dispose d’un fort potentiel de croissance de ses services financiers à condition de déployer ses ressources humaines et logistiques de manière optimale. Dans un environnement de plus en plus concurrentiel, l’avenir du nouveau métier, à savoir les micros financements, reste toutefois tributaire de la capacité à introduire une culture de vente, à déployer des technologies et des innovations bancaires, à maitriser de nouveaux risques (opérationnels, contreparties..), à respecter les règles prudentielles et à mettre en œuvre une distribution multi – canal.

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