Mourad Ben Chaâbane : « Mes priorités : le marché alternatif et la démutualisation de la Bourse »

Mourad Ben Chaâbane

On ne le prend jamais en défaut d’assu­rance. Aucune question ne le désoriente. Il a réponse à tout, avec l’aplomb qu’on lui connaît. Mourad Ben Chaâbane à la tête de MAC SA est une véritable mécanique humaine, une boîte à outils à lui tout seul, avec des idées à profusion pour fournir matière à développement à notre marché financier confiné dans un périmètre sans horizons lointains, contre toute logique.

Intermédiaire en Bourse en titre, Mourad Ben Chaâbane l’est beaucoup plus dans les faits pour s’être donné pour mission de diffuser la culture boursière en vue d’alléger le poids de l’économie d’endet­tement et libérer le potentiel de dévelop­pement des entreprises. Il développe à cet effet toute une pédagogie d’enjeux financiers et réussit plus d’une fois à venir à bout de la réticence de chefs d’en­treprise peu enclins à s’exposer, via la Bourse, au grand jour. Chaque nouvelle introduction enrichit le marché et lui donne plus de profondeur nécessaire à sa crédibilité et à sa pérennité.

Des idées, il en développe à chaque étape pour faire bouger les lignes, élargir les perspectives de développe­ment du marché boursier en multipliant les opportunités d’investissement et de déplacement. Il ne manque jamais de le rappeler. Il brûle d’envie de voir Tunis s’ériger en véritable place financière internationale. C’est d’ailleurs ce besoin de changement, de transformation, de mouvement d’innovation dont il ne s’en cache pas qui l’a poussé à postuler et à se faire élever à la tête de la présidence du Conseil de la BVMT. On peut être sûr qu’il voudra marquer de la plus illustre des manières son passage et y laisser son empreinte. On saura d’ici peu ce qu’il y concocte et ce qu’il y prépare, de concert avec la direction générale, pour élargir le périmètre des transactions de notre marché financier, l’ouvrir davantage sur le monde et asseoir pour toujours sa notoriété et son rayonnement. Ici et ailleurs. Interview.

L’Economiste Maghrébin: Comment peut-on évaluer la Bourse dans la situation économique actuelle ?

Mourad Ben Chaâbane: La Bourse ne peut pas évoluer dans son cocon, parce qu’elle dépend de la situation économique du pays. Aujourd’hui, je crois qu’on a beaucoup de problèmes au plan économique, qui proviennent des politiques.

La Tunisie est une petite économie qu’on peut faire redémarrer facilement. Il suffit tout simplement de prendre les bonnes décisions et de laisser les gens travailler.

Revenons au Budget 2018 : je ne vais pas défendre l’Etat, mais on n’a pas d’autre choix que d’augmenter les taxes et les impôts. Sinon, au jour d’aujourd’hui, d’où l’Etat peut-il puiser des ressources ?

Si on opte pour l’élargissement de l’assiette fiscale par un changement du régime forfaitaire, cette mesure ne donnera d’effets qu’en 2019, dans le meilleur des cas. Et si on opte pour la lutte contre le marché parallèle, cette mesure aussi ne peut se faire du jour au lendemain. Elle nécessite tout un travail, parce que le système est gangréné. Mais l’Etat, quant à lui, a besoin de ressources immédiatement. Il faut absolument renflouer le Budget.

Il y a un problème énorme en Tunisie, celui de l’administration. Ce problème et certains autres peuvent être éventuellement résolus par la loi de réconciliation administrative, adoptée de haute lutte. Cela dit, il faut, me sembele-t-il, élaborer une autre loi pour protéger davantage les commis de l’Etat.

A titre d’exemple, je cite : l’Etat veut vendre Carthage Cement. Des investisseurs allemands sont prêts pour l’acheter depuis des mois, mais la lenteur administrative constitue un handicap pour accomplir le processus de manière transparente.

Idem pour la Société nouvelle des brasseries (SONOBRA), filière du géant Heineken, qui est aujourd’hui déficitaire. Face à cette situation, des investisseurs étrangers veulent faire une augmentation de capital pour la renflouer et la développer, mais le processus administratif pose encore problème. Et les exemples sont nombreux.

De ce fait, on doit adopter la loi d’urgence économique qui va permettre de résoudre ce genre de problèmes. Parce que si le processus de vente de Carthage Cement (ou d’autres entreprises) prend encore du temps, la société va annoncer sa faillite.

Que faut-il faire pour sortir de la crise ?

L’année 2018 sera une année difficile. Elle exige une loi de finances qui peut être douloureuse, notamment par les augmentations des charges (pour les contribuables) qu’elle prévoit. Mais que faut-il faire ?

Face à cette situation, je propose d’opter pour un nouveau modèle économique sur le moyen et le long terme, tout en regardant autrement la Tunisie.

Au plan du développement régional par exemple, je vois Kasserine comme une ville estudiantine. Tel est le cas de Toulouse en France et de Lausanne en Suisse. Dans 10 à 15 ans, elle pourra abriter 50 mille étudiants dans un Campus universitaire.

Pour ce faire, il faut commencer tout d’abord par l’amélioration de l’infrastructure, via la réalisation des projets d’autoroutes, de train urbain, la construction d’un Campus universitaire, de restaurants et de foyers universitaires,… Cela créera tout un mouvement. Par conséquent, les investisseurs étudieront les possibilités d’investissement dans toute la région.

Je cite aussi l’exemple d’Enfidha, là où a été réalisé un aéropor t international. Je propose de créer, dans cette région, une zone industrielle importante, de façon à devenir un hub régional dans 30 à 40 ans.

Pour le sud tunisien, on peut miser sur les atouts du Sahara à Tozeur-Nafta pour développer le tourisme saharien. Une vision stratégique long-termiste s’avère nécessaire. Une vision qu’on ne peut pas concrétiser à court terme mais, au moins, on doit faire rêver les gens. Ils doivent savoir que même s’il y a des pertes économiques qui pourraient s’afficher jusqu’à 2020, il y aura parallèlement une vision claire qui se prépare et qui se concrétisera à partir de 2021.

Malheureusement, aujourd’hui, on est en train de travailler avec un modèle économique qui date des années 70. Il nécessite un changement et une évolution. A cet égard, on peut tirer profit de l’expérience de la Grande- Bretagne, parce que les modèles économiques tunisien et anglais sont similaires.

Je vois donc que les idées existent. Ce qui manque, c’est l’orientation stratégique. On a déjà perdu suffisamment de temps, il faut réagir immédiatement, se mettre autour de la table et élaborer une stratégie globale à l’horizon 2030, voire 2040.

Cette stratégie exige l a centralisation du pouvoir, la mise en place d’une loi claire sur la corruption, le rétablissement de la confiance, la restauration de l’Etat de droit et la reconstruction de la Tunisie, tout en profitant du choc de la réconciliation nationale, à condition bien sûr de disposer de lois claires.

Y a-t-il une stratégie ou des mesures en vue de résoudre les problèmes que connaissent les entreprises publiques ?

A ce niveau, je pointe du doigt essentiellement la Régie nationale des tabacs et des allumettes (RNTA). Cette entreprise n’affiche pas de bénéfices au profit de l’Etat. Les bénéfices ne proviennent que de la taxation du tabac.

De ce fait, l’Etat, en tant que collecteur de taxes, doit vendre cette entreprise, comme cela s’est fait dans le monde entier. Cette opération rapportera 2 milliards de dollars à l’Etat. Idem pour Tunisair et certaines autres entreprises publiques, mais il importe tout simplement de savoir privatiser.

Pour le cas des banques publiques, je ne suis pas pour leur privatisation, parce qu’il y aura des contraintes énormes. Par contre, on peut vendre les participations minoritaires de l’Etat.

Face à ce constat, je suis très sceptique. Si on ne dispose pas des outils nécessaires pour prendre les bonnes décisions, rien ne va changer.

Vous avez été élu à la tête de la présidence du Conseil de la BVMT.Quelle est votre vision pour le développement de la Bourse ?

La Bourse joue un rôle important dans le développement du pays. C’est pour cette raison que depuis ma prise de fonctions, je ne cesse de déployer des efforts avec toutes les parties prenantes, pour développer deux axes, à savoir le marché alternatif et la démutualisation de la Bourse.

En général, je travaille sur l’introduction de nouvelles sociétés en Bourse. Mais pour ce qui est de la privatisation partielle ou totale des sociétés via la Bourse, je ne suis pas tout à fait d’accord. Notons qu’actuellement, on a une petite capitalisation boursière avec un faible volume, qui ne reflète en aucun cas le niveau d’activité nationale et moins encore notre niveau de développement.

Quant au marché alternatif, il est destiné aux petites PME (levées de fonds…). Il s’agit d’un marché dédié aux professionnels. Il ne s’agit pas d’introduction en bourse au sens du marché boursier.

Pour le développer, i l f a u t travailler beaucoup sur les conditions d’admission au compartiment alternatif, qui demeurent draconiennes en termes de transparence. Il faut pour cela des prospectus simplifiés, afin que la PME puisse s’introduire en 2 mois maximum et qu’elle ait accès au marché des capitaux et lever par la suite jusqu’à 2 à 3 milliards.

A cet effet, on est en train de mettre en place un programme baptisé « Investia PME », financé par un don de la Coopération britannique et géré par la BAD pour le choix de deux cabinets. A travers ce programme, on va sélectionner les entreprises ou les concessions qui vont accompagner les PME. L’objectif est d’accéder au marché des capitaux et d’offrir aux sociétés des levées de fonds pour restructurer, augmenter et développer le capital, avec moins de risque que les SICARS.

On va permet tre, également, aux SICARS – qui ont placé jusqu’à maintenant 2,5 milliards de dinars et qui n’ont pas de porte de sortie – de sortir éventuellement à travers le marché alternatif.

Donc, on doit revoir la règlementation. Reste la question: où trouver les fonds qui vont s’investir dans ces sociétés-là? A cet égard, je travaille sur le développement des fonds dédiés au compartiment alternatif et j’ai proposé à l’Etat des avantages fiscaux et l’augmentation de la valeur du COA de 50 à 100 mille dinars.

L’autre volet qui me tient à coeursur lequel j’ai engagé une profonde réflexion, c’est la démutualisation de la Bourse. Le principe mutualiste qui caractérise la Bourse de Tunis n’a pas de sens. La Bourse est détenue par les intermédiaires. Ils sont à la fois juge et partie. Je pense que cela pose un problème qui doit être résolu

Propos recueillis par

Publié le 04/12/2017 à 08:48

L'Economiste Maghrébin & L'Economiste Maghrébin by L'Economiste Maghrébin