Kerim Bouzouita : « Un Etat vertueux est un Etat qui protège les faibles contre les forts »

Kerim Bouzouita

Kerim Bouzouita,  Docteur en anthropologie, nous livre une analyse du paysage politique. Chroniqueur politique, universitaire et conférencier, Kerim Bouzouita est aussi expert auprès de différentes organisations intergouvernementales et non gouvernementales œuvrant pour les droits et le développement humain. Interview :

leconomistemaghrébin.com : Quels ont été les principaux axes du discours de BCE ?

Kerim Bouzouita : Légitimité, autorité et union nationale. C’est ce triptyque qui a sous-tendu tout le discours de BCE. D’abord, BCE a rappelé la légitimité de son autorité présidentielle. Légitimité intérieure (légitimité électorale), légitimité extérieure ( image positive de la Tunisie à l’étranger, prix Nobel…). Une fois que la légitimité de l’autorité présidentielle a été rappelée, le second axe était d’affirmer cette autorité. Pour cela, il a eu recours aux forces armées à travers la militarisation du discours d’un côté, et l’annonce de la restructuration du ministère de l’Intérieur. Après, le reste, à mon sens, manquait de lisibilité.

Le discours de BCE est-il susceptible de séduire l’opinion publique ?

Il n’existe pas d’opinion publique. Il existe des opinions différentes de publics différents. Mais ce que nous savons grâce aux différentes études en ce qui concerne les attentes de la majorité des citoyens tunisiens, c’est l’action. Et l’action politique ne peut pas exister sans autorité. L’autorité de l’Etat est perçue par les citoyens comme une condition nécessaire à l’action politique responsable des changements concrets que nous voulons dans nos vies : la lutte contre la corruption, la relance de l’économie, la propreté des rues…

Mais nos attentes ne sont pas seulement concrètes et matérielles, nous avons également des attentes symboliques comme la restauration de la morale d’Etat et plus largement, la moralisation de la vie publique.

Si les attentes en termes d’affirmation de leadership politique d’action et sur l’axe autorité ont été satisfaites – de manière mitigée – c’est  sur les attentes symboliques concernant la moralisation de la vie publique que le discours a déçu. La raison est simple : le discours d’autorité du Président s’est uniquement focalisé sur les manifestants de Kamour (Tataouine). Au-delà du fait qu’ils soient dans leur bon droit ou non, la question ne pouvait être traitée sous l’angle légaliste uniquement parce qu’ils représentent « les faibles », les « oubliés de la Nation ». La focale présidentielle les a ciblés eux et uniquement eux en omettant les puissants acteurs du grand banditisme et de la corruption.

L’image que nous avons perçue collectivement est celle du « président des forts » qui ne fait preuve d’autorité que pour punir les faibles. Or, ce n’est pas un secret, moraliser la vie publique revient à devenir le « président des faibles » dans les limites de l’Etat de droit. Un Etat vertueux est un Etat qui protège les faibles contre les forts, ça revient à affirmer que la justice est le droit du faible et non pas le privilège du fort. En cela, le discours était clairement en rupture avec les attentes des citoyens.
Bien que le discours soit consistant en sciences politiques, il manquait terriblement de sociologie et de psychologie sociale.

Et le constat est clair sur la page FB de la Présidence de la République où le discours n’a pas dépassé les 17 000 vus et n’a inspiré que 60 commentaires. Symptôme d’une désaffection politique et d’une crise de confiance bien consommées entre les citoyens et la classe politique.

Les débats télévisés ont-ils une vraie influence sur l’opinion publique?

Il faut casser un mythe qui est l’opinion publique. Autrement dit, il existe des opinions de différents publics. L’opinion publique n’est qu’un artefact et un instrument de pouvoir pour imposer une opinion. Bien sûr que les débats télévisés ont une influence. Le champ médiatique appartient au champ public. Un rédacteur en chef ou un producteur choisi ses invités, les présente d’une certaine manière, attribue des titres d’experts ou de spécialistes à qui il veut. Prenons l’exemple du projet de la loi de réconciliation: peut-on raisonnablement penser que le traitement de ce sujet sera objectif quand des actionnaires des médias dominants sont eux-mêmes concernés par le projet de loi sur la réconciliation économique?

Au-delà de cet exemple, les acteurs médiatiques disposent d’une riche palette de dispositifs anti-journalistiques biaisant le traitement des sujets d’opinion. Cela va du choix des invités, à la manière de filmer en passant par la manière de poser les questions. Et ce n’est pas sans conséquences sur le public qui parfois est complètement induit en erreur sur un sujet important. Et en cela, les médias dominants sont en train de faillir déontologiquement puisqu’ils n’assument pas leur responsabilité sociale. Quand on est derrière un micro, devant une caméra, nous détenons une arme de destruction massive.

Comment voyez-vous le paysage politique aujourd’hui ?

Dans tous les pays qui ont connu des révolutions, la culture du pouvoir a changé. Ce qu’il faut comprendre, c’est que le pouvoir n’a jamais été un attribut, le pouvoir est une relation. Ce n’est pas parce qu’on a la fonction de chef d’Etat ou de ministre que l’on détient automatiquement le pouvoir. Nous autorisons une personne à nous gouverner, parce que la transaction est équilibrée. Et les problèmes commencent lorsqu’il y a une fracture béante entre le pouvoir réel et l’autorité de l’Etat, c’est à dire nous avons des autorités, une autorité législative, judiciaire et exécutive et une autorité médiatique, mais qui ne produisent pas le changement attendu par les citoyens. Le siège du pouvoir est plus compliqué à identifier en démocratie qu’en dictature. Il ne siège pas seulement au Parlement, au Palais de Carthage ou à la Kasbah. Il faut également suivre les réseaux qui financent les partis et les médias, les réseaux de mobilisation des foules, etc pour mieux l’appréhender.

Etes-vous optimiste ou pessimiste ?

Je suis réaliste pour le moment. Tout dépend d’une condition majeure, à savoir  la morale de l’Etat. On sortira de cette phase d’instabilité en un seul morceau si tous les acteurs sociaux, députés et médias finissent par se rendre compte qu’il existe une entité supérieure qui œuvre pour le bien commun: l’Etat-Nation.

Propos recueillis par

Publié le 13/05/2017 à 09:45

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