Raouf Aouadi : « Nos fonds ciblent en priorité les zones de développement régional »

Raouf Aouadi

Raouf Aouadi

Remplir les cases vides, laissées vacantes par les banques peu tentées par les opé­rations de sauvetage, de faire du neuf avec de l’ancien, notamment quand il s’agit de PME/PMI en mal de finance­ment. Comme si les banques prêtent par beau temps avant de retirer le parapluie aux premiers signes d’orage. Au vu de la situation du tissu industriel, un constat s’impose : sauver le soldat PME qui ne parvient pas à réaliser son programme de mise à niveau. Il y a là un énorme enjeu financier, économique et social. Les banques hésitent, l’Administration s’y résigne au grand dam de PMI en attente d’oxygène.

Il y a comme un maillon manquant de la chaîne de valeur pour régénérer notre tissu de PME/PMI. Maxula Gestion, sous la férule du dynamique et entreprenant Raouf Aouadi, de sa vraie vocation inter­médiaire en Bourse, a décelé la faille, le talon d’Achille d’un mode de financement et de prise en charge d’entreprises en rade, impuissantes d’engager un pro­gramme de restructuration. Il en a fait son nouveau cheval de bataille. Il créa deux fonds d’investissement dédiés à l’assainissement et à la restructuration des PMI en difficultés financière mais dis­posant d’un large potentiel de croissance. Avec en prime, au terme de l’opération, une introduction en Bourse, ce qu’il sait faire au mieux des intérêts et de l’entre­prise et des épargnants.

Les résultats n’ont pas tardé à s’afficher. Ils sont mêmes au-delà de ses attentes et de ses espérances. Le diagnostic était juste et la démarche de renflouement et de coaching appropriée. A la clé, plusieurs centaines d’emplois sauvés et l’avenir des PMI traitées pérennisé. Elles sont de nouveau en piste pour une nouvelle marche à pas de course. Cer­taines redonnent déjà vie à des régions qui ont tant souffert de leurs difficultés. Interview. 

L’Economiste Maghrébin : Quelle a été l’initiative derrière la création de Maxula Gestion ?

Raouf Aouadi : La promotion de l’investissement a depuis toujours été le leitmotiv des politiques économiques menées en Tunisie. Conscient du rôle que nous avons à jouer dans ce processus, en tant qu’acteur du secteur privé, nous avons créé en 2012 notre société de gestion, MAXULA GESTION, qui, à travers ses fonds d’investissement, participe activement au financement des projets pourvoyeurs de valeur ajoutée et garantissant d’importantes créations d’emploi.

Maxula

Quelles sont les caractéristiques de vos fonds d’investissement gérés ?

Nous gérons actuellement deux fonds communs de placement à risque, « FCPR MAX-ESPOIR » (Agrément du CMF du 19/01/2012 sous le n°02) et « FCPR MAXULA CROISSANCE ENTREPRISES » (Agrément du CMF du 11/02/2016 sous le n°03). Nos FCPR offrent une importante source de fonds propres pour les sociétés innovantes, en forte croissance, avec un potentiel de développement local et à l’international, et dirigées par des entrepreneurs de talent. Leur création vient en réponse à la problématique de financement des entreprises, principal frein à l’entrepreneuriat dans notre pays.

A travers nos FCPR, nous intervenons dans les différents cycles de vie de l’entreprise, aussi bien lors de sa création, que lors de ses phases de développement ou de restructuration. Notre rôle aux côtés des promoteurs de projets n’est pas limité à un simple partenariat financier. Bien au contraire, nous jouons pleinement notre statut d’associé dans nos entités cibles, en accompagnant leurs dirigeants dans le développement et la croissance de leurs activités. Egalement, et de par leur nature et vocation, nos fonds ciblent en priorité les zones de développement régional, épaulant ainsi l’effort étatique fourni dans ces régions. Ceci étant, bien que nos FCPR s’inscrivent dans une optique d’investissement favorisant le développement régional et la réduction des inégalités sociales, nous veillons à assurer une rentabilité de premier ordre à nos investisseurs.

Aujourd’hui, plus de cinq ans après la création de MAXULA GESTION, est-ce que vous considérez que vous avez réussi dans votre mission ?

Absolument. Les interventions réalisées par MAXULA GESTION à travers ses deux fonds d’investissement ont permis, jusqu’à maintenant, de financer la création et le développement de 17 entreprises qui assurent plus de 2 350 postes d’emploi, en allouant une enveloppe d’investissement d’environ 20 millions de dinars, pour un investissement global de plus de 110 millions de dinars. Nos participations ont concerné des sociétés qui opèrent dans divers secteurs d’activités (industries diverses, agroalimentaire, textile et cuir, mécanique et électrique, industries manufacturières, santé, etc.) et implantées dans différentes régions de la Tunisie (Kairouan, Tozeur, Béja, Siliana, Sfax, Zaghouan, etc.).

Depuis le début de 2017, nous avons étudié plus d’une vingtaine de projets et nous avons pu repérer plusieurs opportunités d’investissement, qui viendront prochainement enrichir notre portefeuille participatif, et nous ne comptons pas nous arrêter là. Bien au contraire, notre expérience acquise sur le terrain nous a permis de déceler les réels défis auxquels sont confrontées les entreprises de notre tissu industriel, que ce soit celles naissantes, en expansion, et particulièrement celles en restructuration. En effet, nous avons eu l’opportunité de travailler sur deux grands projets de restructuration financière, à travers lesquels nous avons été amenés à réconcilier exigences d’exploitation et de financement. Aujourd’hui, avec la collaboration des premiers responsables de ces deux sociétés, nous avons réussi à remettre en marche leurs activités et à redresser leur pente de croissance.

Notre plus grande satisfaction était également de pouvoir conserver les 201 postes d’emploi menacés par l’arrêt d’exploitation de ces deux entités, qui était très probable en l’absence de notre intervention. Ces deux expériences nous ont fait prendre conscience de la nécessité d’accorder une attention particulière aux sociétés en restructuration financière, qui sont, dans la plupart des cas, dotées de potentiels de croissance indéniables, mais qui manquent de ressources de financement adéquates pour assurer leur survie. Dans le cas d’espèce, ces cibles font partie des sociétés admises par le ministère de l’Industrie dans le Programme de mise à niveau, lancé depuis plus de vingt ans par l’Etat Tunisien. C’est dans ce cadre que nous travaillons depuis un moment sur la création d’un fonds d’investissement dédié, exclusivement, au financement des sociétés adhérentes au Programme de mise à niveau (PMN). A travers ce fonds, notre intervention permettra de subvenir aux besoins de ces sociétés en fonds propres pour la concrétisation de leur PMN, et assurer en conséquence, la continuité de leur exploitation.

L’intervention de l’Etat dans ce programme n’a-t-elle pas été suffisante pour le redressement de la croissance des sociétés adhérentes ?

La réponse est non. La genèse de l’idée de la création d’un FCPR dédié principalement au financement des sociétés adhérentes au PMN n’est en aucun cas arbitraire. En effet, de par notre expérience acquise auprès des sociétés en restructuration, notre idée trouve ses origines dans une étude réalisée par nos équipes, en référence aux informations fournies par le site web du PMN et celles recueillies auprès du ministère de l’Industrie. Cette étude a révélé, qu’en dépit de l’amélioration du tissu industriel tunisien sur ces deux dernières décennies (depuis la création du PMN) en matière de production, d’exportation et d’emploi, les efforts étatiques consentis pour le redressement de l’économie tunisienne n’ont pas été suffisants.

Avez-vous des chif fres qui appuient vos constats ?

L’étude que nous avons menée sur la situation du PMN engagé par l’Etat Tunisien, entre 2006 et 2016, a montré l’approbation de 5 600 entreprises pour l’obtention des primes liées au PMN à l’industrie, sur 6 300 entreprises qui y ont fait adhésion. Pour un besoin total en investissement estimé à 9 860 millions de dinars, uniquement 2 520 millions de dinars d’investissement ont été réalisés dans le cadre du PMN. Nous avons pu constater que, quel que soit le secteur d’activité, il existe toujours des sociétés qui ont besoin d’une assistance financière pour pouvoir aboutir à la concrétisation de leur programme d’investissement. En effet, parmi les sociétés adhérentes ayant obtenu leur approbation, seules 27% d’entre elles y ont bénéficié sans réserve. Pour les 73% restantes, 53% d’entre elles n’arrivent pas à concrétiser leur PMN, faute de levée des réserves, et demeurent donc avec des problèmes de déséquilibre financier.

Actuellement, le développement de plusieurs centaines de PME tunisiennes est compromis, d’autant plus que la restructuration financière est une condition sine qua non pour le déblocage de la prime de mise à niveau, et l’enjeu est de taille. Aujourd’hui, sur un échantillon de 3 000 entreprises adhérentes au PMN, nous avons déduit l’importance de la restructuration financière dans la préservation de l’emploi (tableau 1). Pour le 1 710 sociétés, parmi cet échantillon, qui ne sont pas parvenues à concrétiser leur PMN, un important nombre de postes est en jeu, soit plus de 140 000 (tableau 2). D’un autre côté, nous avons également constaté que plus de 57% des investissements réalisés ont bénéficié à des grandes sociétés employant plus de 50 personnes, au détriment des PME.

Pour approfondir nos analyses, nous avons étudié l’avancement du PMN au lendemain de la révolution tunisienne (entre 2012 et 2016) et les résultats ne sont pas anodins. En fait, nous avons relevé l’absence d’équité territoriale au niveau du financement alloué aux PME. Des régions, à l’instar de Gafsa, Le Kef, Jendouba n’ont pas bénéficié de soutien pour les dizaines de sociétés qui y sont installées (tableau 3).

Suite à tous ces constats préoccupants, quelles actions avez-vous engagées ?

En effet, nos constats ont milité en faveur de la création d’un FCPR principalement dédié au financement de la restructuration financière des sociétés adhérentes au PMN, à savoir « FCPR PMN JASMIN ». D’autant plus que les mécanismes d’accompagnement de l’Etat dans la restructuration financière des sociétés adhérentes au PMN (ligne AFD de 100 millions de dinars, FCPR Taahil Invest et Taahil Crédit) sont arrivés à leur terme depuis le 31 décembre 2016.

A travers « FCPR PMN JASMIN », nous aspirons à impliquer davantage tous les opérateurs économiques (pouvoirs publics, banques, assurances, fonds d’investissement, etc.). Ceci permettra de donner un nouvel élan au PMN, consolider davantage la situation financière des PME tunisiennes et redresser la pente de leur croissance. Du côté des pouvoirs publics, nous souhaitons que notre fonds s’inscrive dans le cadre d’un par tenariat public-privé, soit directement, soit indirectement, via le bras financier de l’Etat qu’est la Caisse des dépôts et consignations (CDC). Du côté des opérateurs privés, nous sommes convaincus que la réussite de ce projet ambitieux est tributaire de leur implication dans le financement des sociétés objets du PMN, comme c’était le cas dans l’ancienne loi d’investissement, qui accordait des incitations pour favoriser leur investissement dans de telles sociétés. Au niveau de la nouvelle loi d’investissement, nous déplorons la suppression d’une telle mesure d’encouragement et nous comptons vivement sur les pouvoirs publics pour sa restitution, afin de ressusciter l’intérêt des investisseurs privés pour ce type de fonds. Les enjeux liés à la disparition des sociétés adhérentes au PMN ne concernent pas uniquement les opérateurs publics, mais impliquent également les opérateurs privés, qui vont être af fectés au niveau des ressources qui ont été consenties à ces sociétés .

Raouf Aouadi et ses collaborateurs

Raouf Aouadi et ses collaborateurs

Propos recueillis par

Publié le 06/05/2017 à 11:01

L'Economiste Maghrébin & L'Economiste Maghrébin by L'Economiste Maghrébin