Tunisie : Soyons réalistes

Mme Latifa Lakhdher, ministre de la Culture

Mme Latifa Lakhdher, ministre de la Culture

Comment appréhender le programme des cent jours, annoncé par la ministre de la Culture ? Un gouvernement se juge en démocratie au terme de son mandat et non à son commencement. Bien entendu,  il ne doit pas rater ses débuts. Dans le cas qui nous concerne, les engagements préliminaires du gouvernement concernent la sécurité, le pouvoir d’achat et l’emploi. Or, le ministère de la Culture n’est pas concerné par ces priorités, à l’exception d’une participation à l’édification de l’infrastructure, liée à la création d’emploi. Les programmes du ministère de la Culture, font partie de son fonctionnement normal. Mais les réformes concernent le moyen et le long terme.

Que faut-il alors penser du programme prioritaire des cents jours annoncé par la ministre de la Culture (Interview Le Maghreb, 24 février 2015) ? :

1 – La Cité de la Culture, projet engagé en 2004 et bloqué depuis lors. Ce projet ambitieux  nécessite un long processus, dépassant bel et bien les cent jours, pour son redémarrage : recherche de financement complémentaire, appel d’offre pour un second maître d’œuvre, équipement, en relation avec une redéfinition des objectifs et l’identification des partenaires associatifs.

2 – La sauvegarde du patrimoine archéologique : Comment assurer l’ouverture et l’exploitation des 40.000 sites recensés ? La création d’un corps de surveillants, par le ministère de l’Intérieur et la mise en valeur et l’exploitation des sites, en relation avec le ministère du Tourisme sont de bonnes initiatives. Elles requièrent cependant  plus de temps.

3 – Le soutien des créateurs : Solution préconisée, à juste titre, le renforcement des droits de propriété intellectuelle et artistique.  Elle devrait être accompagnée par une recherche de moyens de financements, au profit des créateurs.

4 – La sauvegarde du patrimoine artistique : A juste titre, la ministre de la Culture reconnait la valeur des œuvres d’arts conservées depuis les années 1920. Mais la collecte des œuvres d’arts, au ministère de la Culture, de  certains bureaux ministériels et des ambassades, leur enregistrement daté et leur sauvegarde est un travail de longue haleine. La création d’un musée des beaux arts n’est pas une opération facile. Les solutions traditionnellement utilisées, qui se contentent de l’installation des musées, dans les anciennes demeures sont révolues. L’ouverture d’un musée de beaux arts constitue un cas d’espèce, avec son architecture appropriée et ses exigences spécifiques. Dans ce cadre la création d’une cinémathèque pour sauvegarder et faire valoir la production nationale tunisienne est une nécessité.

5 – La décentralisation culturelle : Les grands festivals de Carthage et d’Hammamet et les Journées cinématographiques ne peuvent être décentralisés. Leurs objectifs internationaux dépassent l’enjeu de la décentralisation. Par contre, il est urgent de soutenir les festivals régionaux et locaux et de redéfinir les maisons de culture. Des pôles de création culturelle et artistique se développeront par la force des choses,  dans le cadre de la décentralisation régionale globale économique et sociale. D’autre part, la proposition concernant la mobilisation des universitaires et des enseignants, pour la participation à la vie culturelle et à la définition de ses enjeux est une initiative utile. Mais elle doit rassembler avec eux les créateurs artistiques.

En réalité, l’interview de la ministre de la Culture présente un état des lieux des grands domaines de la culture. La Culture concerne plutôt la longue durée. Fait important et priorité de l’heure, le ministère doit animer les structures existantes, condamnées par une négligence évidente, depuis longtemps. Il faudrait redonner vie aux comités culturels, aux  maisons de Culture, au Théâtre national, aux différentes institutions et assurer le soutien des associations culturelles.

Notons que la culture concerne l’ensemble de la vie publique. La culture est, en effet, « le prisme à travers lequel l’homme perçoit la réalité, qu’il utilise pour s’adapter à cette réalité et pour la contrôler » (Guy Rocher,  Introduction à la sociologie générale,  Montréal: Éditions Hurtubise, 1992). Formule plus synthétique de Durkheim, la culture détermine « les manières de pensée, de sentir et d’agir ». De ce fait,  » la culture est une programmation mentale collective » (définition de Geert Hofstede). L’avènement du nouveau régime  tunisien est le produit d’une révolution culturelle.  La culture qui constitue un facteur de promotion de la société et un  front de résistance aux dérives, devrait constituer le paradigme structurant de toute l’activité gouvernementale et des priorités de la société civile.

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Publié le 27/02/2015 à 08:58

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