Le président provisoire et les clefs du Palais

Photo : Présidence de la République

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Si elle se vérifiait, l’information serait grave, très grave. Avant de quitter ce bas-monde pour un autre meilleur, le martyr Mohamed Brahmi aurait à deux ou trois reprises alerté le président provisoire Moncef Marzouki sur les dangers qui guettent le pays à cause de l’accumulation d’une grande quantité d’armements par les salafistes. D’après la famille du défunt, Marzouki aurait dans un premier temps reproché à Mohamed Brahmi d’«exagérer la chose » et, dans un deuxième temps, tenté de le « rassurer » en lui confiant qu’il n’a pas à s’inquiéter puisque « ces armes serviront à protéger le pays contre les ‘Azlems’ et la contre-révolution ».

En l’absence de preuves, il est difficile de trancher et de dire clairement si le président provisoire était allé aussi loin dans l’irresponsabilité. Cependant, et compte tenu du nombre exagérément élevé d’initiatives chaotiques, de discours bizarres et de gestes déroutants, rares sont les Tunisiens qui s’étonneraient que de tels propos puissent avoir été tenus par le président provisoire en réponse aux mises en garde du martyr Mohamed Brahmi.

Rares sont en effet les Tunisiens qui s’étonneraient d’une telle irresponsabilité présidentielle quand on sait que le président provisoire n’a pas hésité au cours d’un voyage à l’étranger à parler de guillotines qui auraient pu être dressées dans les rues pour les ‘Azlems’ et autres contre-révolutionnaires, mais que nos gouvernants très révolutionnaires, en bons princes, ne l’ont pas fait. Quand on sait aussi que les juges du Tribunal administratif, en dépit de leur demande insistante de rencontrer Marzouki, se sont heurtés à un refus de les recevoir, alors que « Ricoba & Co. », les gros bras des « Ligues de la protection de la révolution » ont été reçus avec tous les honneurs au Palais de Carthage. Sans parler de son « livre noir » dont la publication et la distribution viennent d’être interdites par la justice.

Il serait fastidieux de rappeler ici toutes les performances douteuses du président provisoire qui, en si peu de temps, ont fait beaucoup de mal au pays, à ses intérêts et sa réputation. Et l’on se surprend à remercier Dieu que Marzouki n’ait été doté que de pouvoirs symboliques. Qu’aurait été notre sort et que serait devenue la Tunisie si ce président provisoire avait les pouvoirs de Bourguiba ou de Ben Ali ? Rien qu’à poser la question, on a déjà les cheveux dressés sur la tête.

Mais malgré un bilan désastreux, le président Marzouki caresse toujours le rêve de nous gouverner encore pendant quelques années, sans avoir à traîner comme un boulet l’adjectif « provisoire » qu’il abhorre. Malgré deux années de présidence chaotique, il ne cache pas son désir ardent de se faire élire directement par une majorité du peuple tunisien. Seulement, si après avoir été élu par à peine 7000 citoyens dans une circonscription du gouvernorat de Nabeul et promu à la tête de l’Etat par la volonté du cheikh d’Ennahdha, il n’avait pu s’empêcher de fanfaronner qu’il est « le premier président légitime de l’histoire du monde arabe », que dirait-il alors s’il arrivait à se faire élire par la majorité des Tunisiens ? Comment traiterait-il ses adversaires politiques, si un jour il pouvait se prévaloir d’une réelle légitimité populaire ?

Comme tout citoyen tunisien jouissant de la plénitude de ses droits, M. Moncef Marzouki a le droit de se présenter à l’élection présidentielle qui se tiendra, si tout va bien, à la fin de cette année. Mais la candidature de M. Moncef Marzouki posera problème, s’il ne démissionne pas de son poste. Si l’on en juge par ses déclarations, le président provisoire n’a nullement l’intention de démissionner : « Je ne cèderai la présidence qu’à un président élu », a-t-il un jour martelé. Et si l’on en juge par certaines de ses manœuvres ou quelques-unes de ses gesticulations, il a déjà entamé sa campagne avant même l’adoption de la Loi électorale

Il y a là un double problème : politique et moral. Politiquement, le président provisoire est tenu de respecter les règles élémentaires de la démocratie qui présupposent avant tout l’égalité des chances de tous les candidats. Or, M. Marzouki, en candidat non déclaré, entame déjà sa campagne dans des conditions qui font de lui le plus avantagé des candidats, même si la compétition n’est pas encore ouverte.

Sur le plan moral, l’activisme électoral du président provisoire est inacceptable dans le sens où il est en train d’utiliser les moyens financiers et la logistique de la Présidence de la République pour faire la promotion de son image, prenant ainsi avantage sur tous ses concurrents potentiels. Le budget de la présidence, c’est-à-dire l’argent du contribuable, a été alloué pour les besoins de fonctionnement et de gestion de l’une des principales institutions de la République. Toute utilisation de cet argent pour un but autre que celui pour lequel il a été alloué, cela s’appelle détournement de fonds et tombe sous le coup de la loi.

S’il est vrai que nous sommes encore en période d’apprentissage démocratique, cela ne veut pas dire que l’on puisse se permettre de bafouer certaines règles électorales et certains principes éthiques. Le président provisoire a parfaitement le droit de dire qu’il ne donnerait les clefs du Palais de Carthage qu’à un président élu. Dans ce cas, il ne doit pas présenter sa candidature à la Présidence de la République. Mais s’il tient absolument à se porter candidat, il doit démissionner. En dehors de ces deux termes de l’alternative, le président provisoire risque de se retrouver dans l’illégalité.

 

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Publié le 14/02/2014 à 08:48

L'Economiste Maghrébin & L'Economiste Maghrébin by L'Economiste Maghrébin