Tunisie : le Big Bang politique…?

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L’actualité récente a confirmé la valeur relative des sondages et la nécessité de s’y référer, sans lui conférer une valeur absolue. Les acteurs politiques ont, en effet, bien besoin, d’explorer l’opinion de la population cible, des électeurs dans ce cas. Empruntant ce procédé, nous nous proposons d’analyser le dernier sondage d’opinion effectué par Sigma Conseil en Tunisie et pourquoi pas de nous risquer à avancer des hypothèses relatives à la préfiguration électorale tunisienne. Ce sondage a été  effectué du 30 au 31 janvier 2014, par téléphone, avec un échantillon de 11362  personnes.  Ses auteurs estiment que sa marge d’erreur est de l’ordre de 2,7%.

Une bipolarité politique : Les derniers sondages ont confirmé un rééquilibrage des forces politiques. Parti hégémonique, lors de l’élection de l’Assemblée Constituante, le 23 octobre 2011, avec 37,4 % des voix, Ennahdha gagnerait 34,6 % des électeurs ayant exprimé déjà leurs choix et 15,8 % de l’ensemble des électeurs. Elle est, désormais, dépassée par le parti Nida Tounès. Son exercice du pouvoir l’a vraisemblablement  mise sérieusement à l’épreuve.  Elle fut ébranlée par l’assassinat politique de deux leaders, sous le gouvernement qu’elle dirigeait. Son projet de théocratisation a suscité un rejet populaire. D’autre part, la gestion laborieuse de la crise économique, dans un contexte particulièrement difficile, a suscité une désillusion générale. Mais son départ du gouvernement va lui permettre de corriger sa perception par les futurs électeurs. Son adaptation au contexte et son occultation du discours religieux pourraient lui assurer une « respectabilité politique ». Mais elles pourraient  également éloigner son aile dure. Pouvait-elle, d’autre part, accepter de se priver de l’apport des mosquées dans son jeu politique ?

Essebsi - L'Economiste MaghrébinFondé en avril 2012, Nidaa Tounès (l’appel de Tunis) occupe désormais la première place dans les sondages. Il est crédité de 41,6 % des électeurs, ayant exprimé déjà leurs choix et de 19% de l’ensemble des électeurs.  Sa popularité repose notamment sur  le charisme de son président Béji Caïd Essebsi. D’autre part,  le jeu politique au sein de ses dirigeants (aile démocrate, syndicalistes, bourguibistes et gauche) encourage les rivalités entre ses différentes composantes. Sa popularité se fonde notamment sur l’alternative qu’il présente devant le parti islamiste. Mais le discours d’une possible entente avec Ennahdha, qu’il n’exclut pas catégoriquement, pourrait susciter l’inquiétude de ses adhérents et des oppositions internes.

Les deux partis, associés à Ennahdha, au sein de la Troïka sont en perte de vitesse. Deuxième parti, lors de la précédente consultation (8,71% des voix), le Congrès pour la République gagnerait 2,4 % des électeurs ayant exprimé déjà leurs choix et 1,1% de l’ensemble des électeurs. La situation d’Ettakattol n’est guère plus enviable : 7,3% en octobre 2011. Il est crédité de 3,6 % des électeurs ayant exprimé déjà leurs choix et de 1,6% de l’ensemble des électeurs.

Al-Aridha (la pétition), appelée désormais Mahabba, connaît plutôt une éclipse politique : 3ème parti lors de la consultation d’octobre 2011, il disposerait de 1,3 % des voix (0,6 % de l’ensemble des électeurs).  Même situation, pour Al-Joumhouri (1,3% des électeurs ayant défini leur choix et 0,6% pour l’ensemble des électeurs). En dépit de son élargissement par sa fusion avec plusieurs partis centristes et sociaux libéraux, il ne parvient pas à garder l’audience du parti fondateur, le  Parti démocrate progressiste, 5ème parti, en octobre 2011.  Situation d’exception,  le Front populaire a réalisé une percée (7,1% des électeurs exprimés et 3,3 % de l’ensemble des électeurs). La perte de deux de ses leaders, victimes d’assassinats politiques, sous le gouvernement dirigé par Ennahdha, la réussite  de ses campagnes et la cohérence de son discours expliquent son audience. D’autre part, il dispose d’une jeunesse mobilisée, pour défendre son programme.

Les élections présidentielles restent une inconnue. Peu de candidats crédibles se sont manifestés. On note cependant l’émergence du leader de Nidaa Tounès, face au président actuel (12,6% contre 2,8 %). Mustapha Ben Jaafar, président de l’Assemblée Constituante et du parti Takattoul  obtiendrait  0,8% des voix. Il serait devancé par les deux chefs de gouvernement du parti Ennahdha : Ali Laraïdh (2,8 % des voix), et Hamadi Jebali (2,2 %) et également par Hamma Hammami, porte-parole du Front Populaire (1,3 %) et du président de l’Initiative, Kamel Morjane (1,2 %).

Une préfiguration des élections parlementaires et présidentielles nécessite une connaissance préalable des modes de scrutin : Les modes de scrutins majoritaires uninominaux (élection d’une seule personne) ou plurinominaux (élection d’un groupe de personnes), à un tour ou à deux tours, ont pour objectifs de dégager une majorité forte et sans entrave. Le mode de scrutin proportionnel (plurinominal), qui a été mis à l’œuvre pour les élections de l’Assemblée nationale constituante  ou uninominal a, par contre, pour objectif principal de permettre une représentation de toutes les tendances du corps électoral, et tout particulièrement les partis minoritaires.

Dans le premier cas de scrutin majoritaire uninominal à un tour, les alliances électorales prennent la forme de répartitions de candidats de différents partis, membres d’une même alliance, dans différentes circonscriptions. Dans le cas des systèmes majoritaires à préférences multiples ordonnées ou à deux tours, des accords de désistements entre candidats membres de partis alliés sont passés entre les deux tours, en plus du système de répartition de circonscriptions, dès le premier tour. Or, l’Assemblée Constituante n’a pas encore choisi les modes de scrutins.

Le sondage d’opinion précité semble annoncer un système bipartisan, faisant intervenir le jeu des alliances entre les partis et favorisant in fine  une alternance politique possible uniquement entre deux grands partis Nidaa Tounes et Ennahdha, l’un ou l’autre disposant d’une majorité absolue.  Le sondage ayant signalé la forte majorité de citoyens qui n’ont pas encore défini leurs choix, toute préfiguration  est aléatoire, dans l’état actuel de la vie politique tunisienne. D’autre part, le sondage d’opinion reflète un instantané. Peut-il être instrumentalisé pour une étude prospective ?  Quelques turbulences politiques, dans cette conjoncture sociale difficile, peuvent changer la donne.  Il révèle cependant une inversion de tendances, mettant fin à l’hégémonie du parti Ennahdha et faisant valoir un rééquilibrage politique et peut- être un système bipolarisé. Fait certain, la majorité silencieuse semble plutôt méfiante de la classe politique, dont l’action sur le terrain reste en deçà des attentes.

 

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Publié le 08/02/2014 à 10:38

  • benhenda

    Analyse perspicace qui met en surbrillance les facteurs instables d’un contexte en transition dans lequel il est en effet encore prématuré de faire de préfiguration électorale. D’ici les élections, les partis continueront à tergiverser à la recherche des « âmes sœurs ». Mais toute alliance entre Le Nida et Ennahdha, ce qui semble une hypothèse non réfutée par l’un ou l’autre, me semble suicidaire pour le Nida, à moins d’y voir une astuce d’un vieux renard comme BKE. Mais ça reste un terrain glissant à mon sens car Ennahda a beaucoup appris de ses deux ans au pouvoir et a démontré un savoir-faire non négligeable dans le jeu politique.

    • EcoMaghBechir

      Tout à fait d’accord avec votre analyse.Et si les deux partis dominants chercher tout simplement à se partager le gâteau électoral? En politique, tous les scénarios sont possibles, les ennemis d’hier peuvent devenir les meilleurs alliés de demain et l’Histoire l’a prouvé!

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