Mardi 29 juillet 2014 | Contact

Pour une privatisation de la diplomatie tunisienne

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Un ami tunisien résidant au Canada, mais qui rechigne à rentrer au pays, me disait, il y a quelques années, qu’à chaque fois qu’il sentait qu’il était sur le point de succomber à l’envie de retourner en Tunisie il se rendait à l’ambassade de Tunisie à Ottawa. Le simple contact avec le personnel diplomatique, du préposé à l’accueil qu’on empêche de somnoler en paix jusqu’au fonctionnaire arrogant et renfrogné, agissait sur lui comme un puissant antidote et  lui  ôtait toute velléité de retour.

Le  colloque organisé par  l’Association des diplomates tunisiens sur  « La dimension économique de la diplomatie tunisienne »  a de quoi surprendre étant donné l’état de malaise profond et lancinant que vit la diplomatie tunisienne dont les ambages et la lenteur étaient depuis longtemps motif de  railleries. D’un côté, des diplomates et des hauts responsables à la recherche d’une  nouvelle vocation  que le ministère  pourra difficilement assumer.  De l’autre, des fonctionnaires préoccupés par des questions de salaires et de carrières, au point de faire grève, mais qui s’accommodent  parfaitement du reste.  Plutôt  que d’anticiper  le renouveau d’une instance  encore mal en point en proposant de lui confier de nouveaux rôles, il aurait été plus convenable, pour  les diplomates réunis en séminaire, de commencer d’abord par mettre en lumière les traits spécifiques d’une pratique diplomatique ayant longtemps servi de maillon privilégié dans la pérennité d’un système  répressif  qui a profondément marqué ce département.

En Tunisie, la pratique diplomatique se caractérisait par une extrême centralisation et une concentration des pouvoirs qui n’est pas sans rappeler le fonctionnement de l’administration de l’intérieur du pays.  Comme pour tout le reste, l’élaboration de la politique étrangère relevait du  président, de son proche entourage et  du parti, qui s’arrogeaient la responsabilité des Affaires extérieures, en reléguant  à l’arrière-plan le corps diplomatique qui s’est habitué à une routine formelle et frileuse, peu propice aux réflexions audacieuses et aux innovations. Chaque ambassadeur accrédité dans un pays où vivait une communauté tunisienne importante, était doublé dans sa tâche par un comité de coordination du RCD. Les dérives antidémocratiques du régime de Ben Ali et de son parti, fortement discrédités sur le plan international, et le souci quasi obsessionnel de la sécurité et de la lutte contre toute opposition politique, avaient transformé la représentation diplomatique à l’étranger en une annexe de la sûreté de l’Etat, totalement vouée à la surveillance et au harcèlement des opposants. En prolongement du département des Affaires étrangères, des succursales de propagande s’étaient développées, afin de briser la défiance des gouvernements étrangers et contrecarrer toutes les critiques ou dénonciations à travers de coûteuses campagnes de communication. Tous les traits caractéristiques de la machine totalitaire se reflétaient dans le mode d’administration de la diplomatie : un centralisme absolu, un refus de toute liberté d’esprit et de toute initiative, un culte du secret allant jusqu’à l’absurde. Ni instances de réflexion, ni groupes d’analyse, mais une routine diplomatique caractérisée par l’absence de toute marge de manœuvre et une totale servilité à l’égard d’un pouvoir redouté.

Sur le plan de la forme, l’arrivée des islamistes n’a pas changé grand-chose à ce secteur, hormis l’amateurisme et l’impulsivité des dirigeants. La politique étrangère s’inscrit toujours dans la continuité de la diplomatie vécue sous les régimes  du parti unique : clientélisme, népotisme et allégeance au parti au pouvoir. Elle  traîne  toujours  ses formulaires,  sa procédure et ses procéduriers. C’est dans un tel contexte que certains se sont mis à rêver d’une dimension économique à donner à la diplomatie. Il s’agit en fait, en termes moins abscons, de prendre en charge la commercialisation du produit tunisien à l’étranger par un personnel totalement profane dans ce domaine, qui n’est ni formé ni outillé pour une telle mission. En voulant jeter leur dévolu sur l’économie, les diplomates ne font que répondre à un réflexe acquis, typique d’une bureaucratie d’Etat à la fois envahissante, lourde et coûteuse, qui finirait par ralentir par ses dysfonctionnements l’activité du secteur privé. Comme toute bureaucratie,  la caste des diplomates partage des  sentiments, des croyances, des buts qui ne coïncident pas avec ceux de l’entreprise. Car au fonctionnaire, qu’il soit diplomate ou percepteur des impôts, on inculque un comportement standardisé dans lequel on sous-estime les relations interindividuelles, où l’on renonce à chercher des alternatives et où prime le besoin de contrôler et de réglementer. On  lui demande d’être méthodique, prudent, discipliné, de se conformer exactement à ce que prescrivent ses attributions et de privilégier l’application du règlement  plutôt que l’intérêt de l’usager. La rigidité qui en résulte  ne permet nullement de répondre aux exigences particulières du monde des affaires. La marge de manœuvre de celui-ci était en outre sérieusement limitée par le pouvoir politique et par la présence d’une administration qui monopolisait sans partage les relations extérieures et contrôle les échanges tant économiques que culturels avec l’étranger. Entreprises et partenaires sociaux se retrouvaient ainsi obligés de subir passivement les orientations gouvernementales, étaient victimes plus ou moins consentantes de l’indécision prolongée du gouvernement, de l’ambiguïté de l’attitude du pouvoir,  incapables  de se  démarquer des positions officielles qui quelquefois faisaient obstacle à leur désir d’ouverture.

Les  progrès vertigineux des  technologies de l’information  et de leurs applications, notamment dans les télécommunications et les médias,  ont transformé plus profondément les rapports politiques des Nations que la révolution des transports n’en a modifié les rapports économiques. Cette mutation s’opère chaque jour sous nos yeux et  au bout de nos doigts sans qu’on en puisse conjecturer la portée.  C’est, dans le domaine des relations internationales, une révolution véritable. Dans  ce monde globalisé, il faudrait désormais aux commis de l’Etat des qualités très supérieures et des vertus exceptionnelles pour pouvoir répondre à tout instant  aux crises imprévues et subites, disposer de l’information en temps réel et prendre les mesures nécessaires sans attendre l’autorisation préalable. Sauf que, diligence, souplesse, réactivité, conseil économique et expertise commerciale ne font pas partie des traditions managériales de la pratique diplomatique tunisienne.

Fini le temps où la diplomatie était considérée par les pouvoirs publics comme une chasse gardée relevant de leur seule compétence.  Sans aller jusqu’à développer une diplomatie « parallèle » en concurrence avec leurs propres services diplomatiques, beaucoup d’Etats avaient compris qu’il fallait, pour  soutenir le secteur privé sur les marchés extérieurs et attirer des investissements étrangers, faire appel, de plus en plus souvent, à des représentants des milieux économiques privés pour les aider à résoudre certaines questions exigeant une expertise que ne possède pas l’administration, ou encore effectuer, pour le compte du gouvernement, certaines négociations officieuses qui demandent de l’entregent, une pratique dont l’importance est méconnue dans le monde de l’administration. La traditionnelle  préoccupation des entreprises pour leur part du marché les conduit à attacher la plus grande importance à l’environnement international.  Aussi ont-elles appris à se doter de spécialistes chargés des relations extérieures, qui jouent le rôle d’ambassadeurs itinérants de leurs compagnies. Dans la mesure où la stratégie internationale de l’entreprise  relève d’un autre type d’analyse et d’une autre approche, les hommes d’affaires n’ont nullement besoin de l’administration pour favoriser  des contacts réguliers entre les milieux d’affaires  et les gouvernements étrangers.

C’est donc au monde des affaires d’agir sur la politique du pays et non l’inverse.  Et  au  gouvernement d’être plus attentif à la crédibilité de sa politique,  qu’il veille à l’élimination de certains obstacles commerciaux, qu’il fasse participer des représentants du secteur privé aux négociations d’accords économiques, qu’il favorise  et encourage l’activité diplomatique des organisations économiques privées. Petit à petit, les entrepreneurs apprendront à se passer des diplomates pour devenir eux-mêmes des acteurs de la diplomatie tunisienne en  développant leurs propres réseaux de concertation, leurs propres clubs de réflexion qui réunissent régulièrement des personnalités influentes issues des milieux d’affaires.

Quant à l’image du pays, que les diplomates entendent promouvoir, elle demeure tributaire de sa stabilité, de sa sécurité, de sa prospérité, du dynamisme de son activité économique, du civisme de sa population et de ce qu’on appelle le génie national.  Mais dans ce domaine, les plénipotentiaires n’y pourront rien.