Mercredi 26 novembre 2014 | Contact

Daniel Harari, Directeur général de Lectra :

« L’industrie tunisienne n’a d’autre choix que de se concentrer sur l’innovation et la créativité »

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Interviewé par l’Economiste maghrébin, Daniel Harari, directeur général de Lectra, a mis surtout l’accent sur l’impératif d’orienter l’industrie du textile tunisienne vers de nouveaux créneaux innovants et à haute valeur ajoutée. Condition sine qua non, selon lui, pour conserver sa place sur un marché fortement concurrentiel. (Voir l’intégralité de l’interview dans  le prochain numéro de l’Économiste Maghrébin )

Quel bilan dressez-vous de votre activité en Tunisie ?

Nous sommes présents en Tunisie depuis presque trois décennies. Notre part du marché de l’automobile en Tunisie est estimée à 70%. Cela nous réconforte et renforce notre capacité à accompagner d’autres marchés.

Aujourd’hui, l’entreprise fait mieux que résister. Elle a montré une grande capacité de résilience. Nous avons gagné de nouveaux parts de marché dans certains pays émergents, notamment dans l’automobile. Ses hommes et femmes étaient la source de sa réussite. Nous avons des équipes qui se battent pour son développement.

Notre souci est de nouer des relations avec nos clients sur 5 et 10 ans. Nous accompagnons nos clients dans les moments les plus difficiles pour les aider à optimiser leur process de fabrication  et à améliorer leur créativité. Le savoir- faire de nos équipes est notre premier atout. Nous avons une grande confiance en nos équipes, nos partenaires et en nos clients.

Nous sommes concernés par les problématiques de production et de création partout dans le monde. Nous sommes aussi les observateurs des bonnes pratiques des entreprises.

Il est aujourd’hui essentiel de monter en puissance en matière de compétence et en qualité tout en se basant sur le conseil et la technologie.

Pensez-vous que les entreprises tunisiennes sont en capacité de monter en gamme ?

Les compétences tunisiennes sont de très haut niveau. Les entreprises tunisiennes qui sont montées en gamme ont souvent utilisé leurs propres compétences pour se développer. C’est un atout important parce que la vraie valeur est la capacité à innover.

La Tunisie est un marché en pleine mutation. Les vrais concurrents de la Tunisie sont les pays de l’Europe de l’Est et certains pays asiatiques. Ces pays ont des caractéristiques similaires à celles de la Tunisie.

La Tunisie a plusieurs avantages. L’utilisation de la langue française comme deuxième langue du pays est un avantage important. Aujourd’hui, la France, pays de la mode, est le premier client de la Tunisie. Cela facilite l’accès des entreprises tunisiennes aux marchés africains et à tous les marchés francophones. La Tunisie est compétitive, non pas parce qu’elle est moins chère. Mais parce qu’elle est en avance en stylisme – modélisme. Nous avons des logiciels de forte valeur ajoutée pour les modélistes. La Tunisie est le troisième pays après la France et l’Italie dans ce domaine. Nous avons des compétences qui peuvent apporter un effet de levier et un niveau de qualité avancé. C’est un argument de vente qui permet de générer une marge importante. Toutefois, l’industrie tunisienne n’a pas réussi à se battre sur les prix.

Quel est selon vous l’avenir du secteur de la mode et du textile industriel en Tunisie ?

Je pense que la force de l’industrie tunisienne est sa capacité de création. La sous-traitance dans d’autres activités comme l’aéronautique aura beaucoup de valeur même si certaines entreprises ont implanté leurs propres usines. Le défi consiste à créer plus de valeur ajoutée. La Tunisie devrait être fière de ses résultats.

Mais, d’un autre côté, la Tunisie est concurrencée par plusieurs autres pays, notamment asiatiques où la main – d’œuvre est moins chère…

Il y a eu, ces trois dernières années, plusieurs vagues d’augmentation de salaires en Chine. Aujourd’hui les cadres d’entreprises en Chine sont parfois payés  plus cher que les cadres français. La tendance a changé. Il y a aujourd’hui une certaine méconnaissance de la Chine. La Tunisie peut répondre à des marques qui ont besoin d’un approvisionnement rapide. Toutefois, l’industrie tunisienne n’a pas le choix. Elle doit se pencher sur l’innovation et la créativité.

Avec la crise en Europe et le climat politique instable, les entreprises tunisiennes ne sont pas forcément dans un rapport de force équilibré.

Quand les entreprises chinoises acceptent de sous-traiter, elles n’acceptent plus les marges d’hier. Les produits moins chers viennent de pays comme le Bangladesh parce que le coût de la main – d’œuvre est moins cher qu’en Tunisie même si la qualité est moins bonne. Dans un contexte de sous-traitance, cela coûte moins cher de sous-traiter en Tunisie  plutôt qu’en Chine.

Dire que les Chinois ont un coût de main – d’œuvre plus avantageux est faux. Ils sont meilleurs parce qu’ils ont investi dans leurs propres entreprises. Ce n’est pas parce que la main-d’œuvre est moins chère que les entreprises chinoises sont plus compétitives. Il y a la Chine côtière où la main-d’œuvre est chère. Il y a la Chine continentale où la main-d’œuvre est moins chère mais le savoir-faire n’existe pas. La Chine est devenue compétitive essentiellement parce qu’il y a des débouchés locaux. C’est un grand marché de consommation locale. Le marché local est presque le 1/4 de la population mondiale. Il y a environ 400 millions de personnes qui ont un niveau de vie proche des Européens. En Chine, s’habiller est un symbole de réussite sociale. Pour les Européens, la Chine est le marché de demain.