« Le Qatar et l’Arabie saoudite sont des pompiers pyromanes »

Ali Benouari

Ali Benouari, la soixantaine, est un économiste, universitaire, politologue et activiste algérien, résident en Suisse depuis 1984, où il préside Ecofinance S.A. (Genève), une société dédiée aux activités de conseil et de montage de partenariats industriels et financiers. L’Algérie des années 80, les prémices de l’intégration maghrébine, la situation des arabes en Europe et la Tunisie, il en sait des choses. Avec un parcours académique d’élite couronné d’un DES en Sciences Économiques et d’un diplôme de l’Institut d’Etudes Politiques (IEP), il a un sens aigu de l’analyse. Une analyse qu’il appuie sur ses années d’exercice au poste de ministre du Trésor algérien, à la banque centrale d’Algérie et dans la direction de plusieurs institutions financières. Venu en Tunisie, dans le cadre de la promotion du projet de Nissa TV, la télévision euro-méditerranéenne entièrement dédiée aux femmes, il a partagé avec l’Economiste Maghrébin son regard sur la Tunisie et sur le Maghreb. Interview.

 

L’Economiste Maghrébin: Quel regard portez-vous sur la transition en Tunisie?

Ali Benouari: Elle va dans le bon sens. Quand les citoyens parlent et que les portes de dialogues entre eux sont ouvertes, tous les problèmes peuvent être résolus.

Plusieurs observateurs en Tunisie dressent des analogies entre ce qui se passe actuellement en Tunisie et ce qui s’est passé en Algérie dans les années 80/90. Les deux situations sont-elles vraiment comparables ?

Oui et non. Le printemps algérien s’est déclenché en 1988 dans les mêmes conditions que le printemps arabe. Le peuple était assoiffé de liberté, il a voté librement, les islamistes ont gagné parce qu’ils travaillaient sur le terrain et véhiculaient un discours populiste basé sur la démagogie. Les gens ont voté pour eux par facilité. Leur large victoire, prévisible dès le lendemain du 1er tour des élections législatives de Décembre 1991 (Ali Benouari faisait partie du Gouvernement qui avait organisé ces premières élections libres), avait créé une énorme tension dans la société.  (Ali Benouari s’en souvient, il faisait partie du Gouvernement qui avait organisé ces premières élections libres)

Dans leurs discours et slogans de campagne les islamistes affirmaient en effet leur intention d’enterrer la Démocratie considérée comme  Kofr et d’instaurer une République islamique. C’est comme si une marmite fermée venait soudain d’exploser, emportant le couvercle (la dictature) qui l’empêchait de respirer.  On assiste au même type de tensions en Tunisie, consécutivement à l’explosion sociale qui a emporté le régime de Benali.

Mais au-delà de la percée des islamistes, la différence est énorme. La Tunisie est laïque depuis 1959. Elle a produit une classe moyenne importante économiquement et une société civile éduquée et d’une grande vitalité. Elle est surtout dotée de forces de progrès qui sont vigilantes, qui s’expriment, qui s’organisent et qui inventent. La Tunisie a donc les moyens pour surmonter les difficultés actuelles. Ce n’est pas facile pour les islamistes de faire passer leur projet. Ils rencontrent déjà les pires difficultés à asseoir leur pouvoir.

En Tunisie, le taux d’inflation officiel et de 6%, certains experts en économie assurent que l’inflation ressentie est beaucoup plus grande et qu’elle dépasse les 10%. Malgré ces chiffres et plusieurs autres indicateurs économiques en berne, les responsables du gouvernement sont dans un état de déni en bloc de cet état de crise. Comment expliqueriez-vous ce comportement?

La transition est difficile, elle durera de trois à quatre ou cinq ans et il y aura beaucoup de soubresauts économiques. Le modèle intégriste proposé par les islamistes ne résoudra pas les problèmes du pays. Dans cette période pré-électorale, ils ne vont surement pas assumer un bilan négatif. Même s’ils n’ont pas commencé réellement à exercer le pouvoir, ils sont responsables de la dégradation actuelle. La fuite des IDE, la régression du tourisme et le risque d’une prochaine constitution sectaire, tout ça c’est à cause de leur percée. En admettent ce bilan, ils reconnaîtront qu’ils font peur et les gens ne vont pas les élire.

Vous êtes fondateur de l’ASML, Association suisse des musulmans pour la laïcité.  La mouvance wahhabite menace-t-elle la laïcité en Tunisie?

Le Qatar et l’Arabie saoudite sont des pompiers pyromanes. Ils sont des dictatures moyenâgeuses qui prétendent soutenir la démocratie. Ils sont  beaucoup plus rétrogrades que Ben Ali. Qu’ils commencent par balayer devant leurs portes, ces clans familiaux qui détiennent le pouvoir absolu et prêchent toutefois la démocratie. C’est une grande honte que l’Europe et ‘Occident en général ne condamnent pas ces deux pays.  En tant que dictatures, mais également pour les idées rétrogrades qu’ils propagent. C’est la crédibilité de leur discours qui est en jeu. On est démocrate ou on ne l’est pas.

La Tunisie envisage d’ailleurs de signer un accord de partenariat privilégié avec l’Europe. Ceux qui s’y opposent  dénoncent un rapport déséquilibré. Qu’en est-il vraiment?

La Tunisie devrait renoncer à signer tant qu’elle n’a pas un gouvernement stable. Actuellement, elle n’est pas en mesure de négocier quoique ce soit. Il faut se méfier de ce type d’accord asymétrique entre un géant de 400 millions d’habitants, et des pays isolés, pris l’un après l’autre. Si les pays du Maghreb avaient été des Démocraties au moment de la signature des Accords de Zeralda il y à plus d’un quart de siècle, l’intégration maghrébine aurait fait des pas de géant et  la coopération euro-maghrébine aurait été mieux négociée.

Qu’est ce qui a entravé cette union maghrébine?

Je viens de le dire. C’est l’absence de Démocratie. L’Europe n’a pu se construire que sur la base de valeurs démocratiques communes. On est la dernière région du monde en termes d’échanges. Ce non-échange nous fait perdre inutilement plusieurs points de croissance. Les échanges maghrébins auraient en effet créée une dynamique de développement, mais ce n’était pas possible dans des dictatures. Toutefois, la démocratie en Tunisie est un pas important vers l’intégration. Si des démocraties parviennent à s’installer dans les pays du Maghreb, vous verrez, les responsables se dirigeront automatiquement vers la concrétisation de l’union.

Propos recueillis par

Publié le 08/03/2013 à 10:49

  • ATR consultant

    Le Qatar et l’Arabie saoudite sont les plus grandes maladies de tout le peuple arabe ou musulman.
    Dés qu’ils investissent dans un pays, ils y injectent ensuite leur venin…

  • Ahmed B. (Allemagne)

    Tout ce qui se construit sur du sable (sans fondations) s’écroulera un jour ou l’autre, tel est le sort du Qatar et l’Arabie Saoudite

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