Article paru dans le n°582 de l’Economiste Maghrébin

Le débat sur un audit de la dette extérieure tunisienne revient sur la scène avec les dernières déclarations du président de la République. Le Dr Moncef Marzouki refuse de signer son accord au doublement de la quote-part de la Tunisie au fonds du FMI et la conditionne au lancement d’un audit sur la dette externe pour détecter la partie odieuse qui ne sera pas remboursée. Laissons le débat sur l’étrange véto du président sur l’augmentation de la quote-part de la Tunisie, pour une prochaine fois, et abordons aujourd’hui la question de la dette odieuse. La démarche de notre cher président, sur cette question, souffre d’une double insuffisance: une vision naïve noyée dans une approche sélective de l’audit.
D’abord, une vision naïve, comme si les Ben Ali et les Trabelsi n’attendaient qu’un prêt de la Bad (Banque africaine de développement) ou de la Bm (Banque mondiale) pour en détourner une partie. La mainmise de ces familles sur les grands appels d’offres nationaux et internationaux, sur les grands circuits d’import/export, leur a permis de récolter, pendant des années, des commissions et des marges inestimables.
Ensuite, la décision du président est plombée à une conception sélective de l’audit qui se limite uniquement à la dette externe. Pourquoi nos experts de la présidence éludent-ils les autres opportunités de détournement (dette interne, compte 26-26, impôts, appels d’offres)? Est-ce l’extrapolation abusive, sur le cas tunisien, de la thèse de la dette odieuse, formulée par le réseau international Cadtm (Comité pour l’annulation de la dette du Tiers Monde)? Ou plutôt la volonté de s’associer à la cabale montée contre la Banque centrale de Tunisie pour aider des « experts », en panne d’arguments scientifiques, dans leur feuilleton « à la mexicaine » du limogeage de son gouverneur? Qui gère les fonds empruntés pour financer les déficits de l’Etat, la Bct ou le ministère des Finances? Qui nous assure que l’ex-dictateur et sa famille n’ont pas réussi à détourner une partie des impôts? Les ménages et les hommes d’affaires, spoliés dans le cadre des opérations de collecte pour le compte 26-26, ne méritent-ils pas des compensations pour panser des années de harcèlement économique?
L’appel à l’annulation d’une partie de la dette est-il la solution la plus adaptée pour le contexte tunisien? S’il s’agissait d’un appel des Ong internationales pour exercer une pression sur les pays partenaires de la Tunisie pour les amener à alléger la dette tunisienne, tout le monde serait partant. A ce niveau, la Norvège nous offre un très bon exemple, lorsque le 2 octobre 2006, sous la pression des organisations de la société civile, le gouvernement norvégien décide l’annulation de la dette de certains pays en développement. Par contre, s’il s’agissait d’un appel destiné aux autorités tunisiennes pour les pousser à renoncer au paiement d’une partie de leur dette extérieure, le risque serait énorme. D’une part, il est toujours très délicat de détecter la partie « odieuse » de la dette publique. Un gouvernement pourrait très bien orienter l’aide extérieure à la construction d’hôpitaux ou d’infrastructures routières et se servir de l’argent du contribuable pour s’équiper en matraques et en bombes lacrymogènes. D’autre part, même si l’option du remboursement se fait au détriment des objectifs du développement, le coût de l’annulation de la dette dépasse largement le coût du remboursement. Une telle proposition pour la Tunisie me paraît contestable à plusieurs niveaux.
Premièrement, elle est financièrement coûteuse. La décision d’annulation ne tient pas compte des risques financiers qu’elle génère et qui peuvent commencer par une forte dégradation de sa note souveraine et la hausse du coût de financement (montée du Spread), jusqu’à l’exclusion de la Tunisie du marché international et la dégradation de sa note souveraine.
Deuxièmement, elle est économiquement contreproductive. Elle déclencherait un effet d’annonce négatif qui affecterait les Ide. Les investisseurs étrangers hésiteront à s’orienter vers le site Tunisie. Leur méfiance repose sur le raisonnement suivant: aujourd’hui c’est l’annulation de la dette; demain ce sont des restrictions sur le rapatriement des bénéfices et après-demain ce sera le risque de nationalisation. Bref, un pays qui n’honore pas ses dettes est un pays qui n’honore plus ses engagements. Le tarissement des réserves de change et le durcissement des conditions des importations pour les industriels tunisiens, pourraient bloquer l’appareil productif. Nous pourrons comprendre, ainsi, pourquoi l’Argentine, qui a annulé le remboursement de sa dette en décembre 2001, a été amenée en 2005 à rembourser anticipativement le Fmi.

Troisièmement, elle est politiquement déstabilisante. L’exclusion du marché international des capitaux et la chute des Ide pèseront sur le budget de l’Etat, renforçant ainsi les inégalités sociales et régionales et fragilisant, de ce fait, le processus démocratique. Nos « experts » dans le montage des opérations d’annulation de la dette doivent nous décrire avec honnêteté ce qui nous attend. Lorsqu’ils citent le défaut argentin du 19 décembre 2001, ils ne doivent pas nous cacher les conséquences d’une telle option. Durant les vingt jours qui ont suivi la décision de l’annulation, trois présidents (Fernando De la Rua, Adolfo Rodriguez Saa et Eduardo Duhalde) se sont succédé. Chaque province a émis sa propre monnaie. Du coup, en 2002, environ 20 monnaies différentes circulaient sur le territoire argentin!! La Tunisie, est-elle en mesure de supporter une telle instabilité?
Enfin, l’annulation de la dette est historiquement inopportune pour un pays comme la Tunisie. L’histoire nous a enseigné que les rares cas de « réussite» d’annulation de dette se limitent à des pays riches en ressources naturelles [Equateur en (2006)]. Ce qui est loin d’être le cas d’un petit pays à ressources limitées, comme la Tunisie. La Tunisie n’est ni l’Argentine, ni l’Islande, ni l’Equateur. Un pays dont les autorités ont les yeux rivés quotidiennement sur les réserves de change, à cause d’un déficit courant qui ne cesse de se creuser (4 % du Pib uniquement pour les cinq premiers mois de 2012 contre 3 % en 2011), ne pourra pas prendre le risque d’imiter la position d’un pays exportateur de pétrole comme l’Equateur. Il ne pourra pas, non plus, calquer la position de l’Argentine qui est un grand exportateur mondial de soja et de ses produits dérivés (près de 36 % de ses exportations), le premier pour l’Europe et la Chine. L’Argentine a su profiter de l’explosion du prix du soja, deux ans après sa cessation de paiement en 2001.
Au total, les dividendes du non remboursement de la dette (utilisation du service de la dette pour financer des projets de développement) n’arriveront jamais à compenser le coût de la perte de crédibilité financière du pays. L’annulation de la dette est une position idéologiquement séduisante, mais qui pourrait être économiquement néfaste pour un petit pays ne disposant d’aucune matière première stratégique à l’exportation. C’est le cas de la Tunisie. Evitons, donc, les options populistes et préparons les conditions nécessaires pour l’émergence d’une croissance soutenue, capable de contenir l’effet « boule de neige » de l’endettement.
L’appel à un audit sur la dette externe et la proposition d’annulation de la dette, qui se cache derrière, n’est donc qu’une mauvaise réponse à un sérieux problème. La dette n’est que le symptôme du véritable problème, à savoir le déséquilibre au niveau du budget de l’Etat résultant du choix d’un modèle de développement générateur de dépendance financière. Annuler la dette, c’est donc, traiter le symptôme plutôt que le problème fondamental sous-jacent. La Tunisie arrivera à honorer ses dettes et à retrouver son autonomie financière, à condition de renouer avec une croissance solide dont le taux dépasse largement le taux d’intérêt de ses emprunts. Au lieu de sombrer dans des solutions démagogiques et populistes de ce type, qui peuvent conduire l’économie tunisienne vers le chaos économique et l’instabilité politique et sociale, il est impératif d’orienter notre réflexion vers trois directions.
Primo, travailler sur des propositions de conversion des prêts bilatéraux en projets de développement, en mobilisant les sociétés civiles dans les pays partenaires pour qu’elles puissent agir sur leurs gouvernements en faveur de tels projets.
Secundo, innover les modes de régulation étatique du marché, pour éviter les dérapages financiers, instaurer la bonne gouvernance et sauvegarder les équilibres socioéconomiques. Rappelons que l’économie de marché n’est plus un choix, mais plutôt une donnée qu’il faut réguler pour garantir la stabilité financière.
Tertio, pour remonter vers un autre palier de croissance, capable d’enclencher une véritable dynamique de désendettement, la Tunisie doit impérativement repenser son modèle de développement où les bas salaires représentent l’élément déterminant de sa compétitivité, afin qu’elle puisse rehausser la place de la demande interne dans les déterminants de la croissance.
Avec l’avalanche de décisions précipitées, pour ne pas dire ratées (la libération des prisonniers de droit commun, les cinq libertés pour les Maghrébins, le refus de signer l’augmentation de la quote-part de la Tunisie auprès du Fmi, le limogeage du gouverneur de la Bct, l’audit sur la dette externe, etc.) il est de notre droit de nous interroger si ces décisions sont le produit d’une réflexion personnelle du président de la République, ou bien elles résultent de longs débats entre le Dr Marzouki et ses conseillers? Disons que dans les deux cas, il y a lieu de se demander à quoi servent ces derniers? Certainement un audit pourrait nous éclairer là-dessus. Et nous ne sommes pas à un « audit » près! Surtout que la formule semble correspondre à l’une des rares prérogatives du président de la République.
* Professeur de finance internationale - Directeur de recherche à l’EAS (Economie Appliquée et Simulation)









































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