Depuis plusieurs semaines, le gouvernement ne cesse d’avancer la création de cinquante mille emplois en 2011, dans un contexte national et international difficile et avec un taux de croissance zéro. Dans son dernier discours du 20 octobre, le Premier ministre a évoqué cette performance, alors que les économistes soutiennent que c’est la croissance qui génère l’emploi. Comment expliquer la « performance » de ce gouvernement ?
Lors d’un débat télévisé, le ministre de la Planification et de la Coopération internationale n’a pas été suffisamment clair. Des zones d’ombre persistent : combien d’emplois ont été, réellement, créé jusqu’à ce jour ? Quels sont les secteurs, privés ou publics, qui ont généré ces emplois ? Quelle en est la nature, sont-ils qualifiés ou non, et quel est leur rendement? Combien a coûté la création de ces cinquante mille emplois ? Qui paiera la facture? La réponse à ces questions est essentielle, en vue de retrouver la confiance du peuple tunisien qui a besoin d’un discours de vérité d’autant plus que l’année 2012 s’annonce, contrairement aux prévisions de ce gouvernement et de certains partis politiques, difficile.
Le droit à l’emploi est l’une des principales revendications des révolutionnaires. Faire face au problème du chômage, en cette période de transition, n’est pas de tout repos. Les attentes sont énormes et les moyens sont rares. L’équation est très difficile à résoudre, en l’espace de quelques mois, surtout que la marge de manoeuvre du gouvernement pour relancer l’économie, développer les régions et baisser la tension sur le marché du travail est réduite. En l’absence d’un discours clair et transparent, il fallait donner des « calmants » pour « gérer la situation sociale ». La création d’emplois sans croissance a un coût budgétaire et social élevé. Rappelons, à ce niveau, que la période 1982-1986, caractérisée par une conjoncture nationale et internationale difficile, mais aussi par un taux de croissance annuel tendanciel moyen du PIB de 4,3%, de l’emploi de 3,4% et une augmentation des salaires non justifiée par l’évolution de la productivité, s’est soldée par un programme d’ajustement structurel (PAS) en 1986 avec un coût social élevé.
Croissance et emploi
Le chômage est l’un des plus grands défis pour la Tunisie. D’environ 500.000 en 2010, dont 157.000 diplômés du supérieur, le nombre de chômeurs est passé, en 2011, à 700 000 dont 220 000 diplômés du supérieur. L’insertion du flux des nouveaux diplômés du supérieur constituera le défi majeur de la prochaine étape. Comment y faire face ?
Il n’existe pas de solutions miracles au problème du chômage. La création d’emplois ne se décrète pas. Les économistes soutiennent que l’investissement constitue le moteur du développement économique. Il crée la richesse, génère l’emploi et améliore la productivité du travail. La hausse de cette dernière permet à l’entreprise de mieux payer ses salariés tout en réalisant plus de profits qui peuvent être réinvestis. L’accumulation de richesse permet de réduire la pauvreté, l’exclusion et la marginalisation. C’est la croissance qui génère l’emploi.
Sur la période 1987-2010, la Tunisie a réalisé une croissance au taux annuel moyen de 5%. Cependant, les créations d’emplois ont été assez faibles par rapport aux besoins sociaux. En moyenne annuelle, l’économie tunisienne a créé 70.000 postes durant les années 2000, contre 60.000 durant les années 90 et 42.000 au cours des années 80. L’administration tunisienne a créé, en moyenne, 9.000 à 12.000 postes d’emploi sur la période 1987-2010, soit environ 17% de l’ensemble des créations d’emploi.
Cette relation entre la croissance et l’emploi peut être saisie par le rapport entre le taux de croissance de l’emploi et celui du PIB en volume, appelé élasticité. Cet indicateur mesure la « réactivité » de l’emploi à la croissance économique. Sur la période 1982-2010, le contenu en emploi de la croissance a baissé, passant de 0,84 au cours de la période 1982-91 à 0,71 entre 1992-96 et à 0,53 entre1997-2010.
Une autre manière d’appréhender l’évolution du contenu en emploi de la croissance, consiste à comparer les gains de productivité apparente du travail et la croissance économique. Lorsque cette dernière est supérieure à celle de la productivité, elle s’accompagne de créations d’emplois. En revanche, si la croissance n’est pas suffisante au regard des gains de productivité, nous assistons à une destruction nette d’emplois. La comparaison entre la croissance de la composante tendancielle du PIB et celle de l’emploi indique que la période 1982-1995 est marquée, à la fois par une faible croissance autour de 4% et une relative stabilité de l’emploi au taux de 3,3%. La faiblesse de la productivité du travail au taux de 0,7% s’explique principalement par la faiblesse de l’intégration de l’économie tunisienne à l’économie mondiale et donc, par la faiblesse de la concurrence. L’économie était à la fois « libérale et protégée ». A partir de 1995, le gouvernement tunisien amorce un tournant dans sa stratégie économique. Un accord d’association avec l’Union européenne marque le choix de la Tunisie pour plus d’intégration dans l’économie mondiale. Ce choix, irréversible, exige une amélioration continue de la compétitivité et par la suite de la productivité.
Avec un taux de croissance moyen annuel de 5%, l’économie n’a généré, dans le meilleur des cas, que 75.000 emplois dont 25.000 pour les diplômés du supérieur. Ainsi, il est clair que le modèle de croissance suivi, durant ces 23 années, ne peut résoudre le chômage, même sur le long terme. Et, de plus, l’emploi créé est principalement à faible qualification.
En effet, le tissu économique de la Tunisie est composé de petites et moyennes entreprises (PME). Ces PME, contrairement aux expériences internationales, utilisent un stock de capital à faible niveau technologique et ont des procédés de production qui ne dépendent pas de l’innovation technologique. Adoptant une logique de minimisation des coûts, ces PME ont tendance à embaucher un plus grand nombre d’ouvriers à faible qualification, en vue de réaliser un niveau donné de production. Comparativement à d’autres expériences, le secteur privé a produit de la croissance et de l’emploi, mais avec une logique et une stratégie de compression des coûts. Ce qui revient à recourir à une main-d’œuvre banalisée, en empêchant l’économie de créer des emplois pour une jeunesse dynamique, éduquée et ambitieuse.
Comment créer davantage d’emplois ?
En 2011, le nombre de chômeurs est de 700.000 dont 220.000 diplômés du supérieur. Les demandes additionnelles d’emploi resteront pressantes durant la période 2012-2016, autour de 80.000 par an. Les diplômés de l’Enseignement supérieur qui sont passés de 4.000 en 1987, à 21.000 en 1999-2000 et à plus de 60.000 en 2007-2008, seront au nombre de 76.000 en moyenne par an et constituent le plus grand défi des années à venir. Ces derniers jours, plusieurs propositions ont été avancées. Les propositions relatives à la révision du mode de calcul des charges sociales et à la mise en place d’une politique adéquate d’incitations aux investissements n’auront pas un impact substantiel. La baisse des charges sociales réduirait le coût salarial et pourrait affecter positivement l’emploi, encore non qualifié. Quant aux incitations, toutes les politiques passées ont eu recours à ces mesures sans impact notable sur l’emploi. La question de la rigidité du marché du travail a eu des conséquences sociales très discutables. Les politiques actives d’emploi ont été coûteuses et n’ont pas donné les effets escomptés. Toutes ces mesures ne font que prolonger le schéma de développement ancien. Nous avons une économie fragile et les réformes proposées s’inscrivent dans le cadre du modèle de développement suivi, qui ne peut ni absorber la main-d’œuvre qualifiée ni contribuer au développement régional.
Deux propositions méritent plus d’attention. La première consiste à soutenir que dans la mesure où la corruption a induit un déficit d’investissement privé et un secteur privé peu dynamique et innovant, la bonne gouvernance génèrera plus de croissance au taux de 6 à 7% et, par conséquent, plus d’emplois.
Nous disons que cette proposition est nécessaire mais non suffisante. En effet, il n’est pas question de créer seulement des emplois mais de créer surtout des emplois qualifiés. Le modèle de développement suivi, même avec la bonne gouvernance, ne peut pas résoudre ce problème. La stabilité politique et la démocratie en Tunisie ne peuvent être assurées que si le pays crée environ 140.000 emplois par an dans la décennie à venir dont environ 80.000 à 90.000 pour les diplômés et si le modèle économique est vu comme juste et profitant à tous.
Devant ce constat, il devient nécessaire et urgent de passer à un autre modèle de développement économique et social. L’économie a ses exigences d’efficacité, de compétitivité, de productivité et d’efficience. Dans le contexte difficile, que traverse notre pays, deux types d’action sont à mener. Une première dans le court terme et une seconde dans le long terme. Dans le court terme, le gouvernement issu de la Constituante doit instaurer l’ordre, la confiance et la bonne gouvernance. La relance est une question difficile qui demande du temps et des sacrifices.
Pour avoir des solutions durables, il faut rompre avec les réflexions et les schémas de développement passés qui ont engendré le chômage, la pauvreté, la marginalisation et l’exclusion. Il faut un autre modèle où la technologie, l’innovation et la créativité assureront un nouveau dynamisme. Notre pays a besoin de restructurer profondément son système productif afin de réussir une autre intégration dans le système économique mondial, basée sur des avantages non banalisés mais construits, où la composante technologique est importante. La Tunisie a, pratiquement, perdu ses avantages comparatifs et devra trouver de nouveaux arguments de compétitivité pour maintenir et améliorer sa part de marché. Certes la mondialisation crée, pour notre économie, des situations difficiles. Mais en même temps, elle peut lui offrir une opportunité de croissance et créer des emplois pour une population qualifiée. Des marchés potentiels existent. Pour s’y positionner, une vision prospective, claire et ambitieuse du futur de la Tunisie sur le long terme, est nécessaire.
En 25-30 ans (Tunisie 2040), notre pays peut accéder au stade de pays développé. Ce rêve est réalisable. Certains pays, comme la Malaisie ou Singapour, l’ont réalisé. La Tunisie, par l’intelligence de son peuple, principalement sa jeunesse éduquée et ambitieuse, peut le faire. Il faut y croire. Il faut une volonté politique ferme pour accompagner ce rêve. Cela exige une économie d’innovation et de créativité, donnant une croissance plus élevée que celle réalisée pendant les années passées, à forte valeur ajoutée et créatrice d’emplois qualifiés et durables. Cela exige aussi la promotion d’un secteur privé national et international dynamique et innovant. Pour cela, des réformes structurelles profondes au niveau de la justice, de la fiscalité, du système financier et de l’enseignement-formation et recherche, sont urgentes. Il faut aussi concevoir de nouvelles dynamiques, mettant à contribution l’ensemble des acteurs économiques (Etat, entreprises et ménages), en définissant un véritable partenariat privé-public. Les IDE, avec des transferts de capitaux, de technologies, de connaissances et de savoir-faire permettent l’acquisition d’avantages construits. Le système socio-économique du pays s’attelle à mettre à jour son parc d’équipement, former sa main-d’œuvre, acquérir une technologie performante. Le plus délicat et le plus lent à réaliser consiste à modifier la mentalité des acteurs économiques et à les convaincre de l’opportunité d’adopter un nouvel état d’esprit conquérant et innovateur.








































3, rue El Kewekibi 1002 Tunis - Tunisie // Tél.:(+216) 71 790 773 / 71 773 709 - Fax: 71 793 707